La « classe Macron » ne comprend rien

Je discutais aujourd’hui du mouvement des gilets jaunes avec un de mes amis. Lui pensait que tout cela était inutile et qu’il fallait savoir s’arrêter. Qu’il voulait éviter à tout prix un Trump ou un Bolsonaro, ce qui constituait pour lui quelque chose de presque aussi horrible que Pol Pot, à ce que j’en comprenais. Que tous ce mouvement de gilets jaunes n’était au fond qu’un bon prétexte pour des vieux et des chômeurs afin de se retrouver à manger des saucisses sur des ronds-points. Il ne se rendait même pas compte de tout le mépris qui suintait de ses propose. Le pauvre.

Il faut dire qu’il fait partie de cette classe de gens pour qui Macron a été fabriqué : propriétaire d’un appartement, doté d’un job rémunérateur, il n’aspire à rien qu’au calme et à la possibilité de pouvoir prendre des Uber quand il veut se déplacer en ville. Au fond, je le comprends. Mais lui n’a rien compris. Il ne sait pas que ce n’est pas une vulgaire jacquerie, il ne voit pas que ce mouvement est quelque chose de beaucoup plus profond, et qui, s’il ne suscite pas nécessairement l’adhésion, doit provoquer une certaine empathie, une certaine bienveillance. Seul un bourgeois au coeur dur et à la tripe molle, ou un petit-bourgeois satisfait et frileux, ne peut pas éprouver une sorte de fraternité pour ces galériens en gilets jaunes. Ils sont cons, ils sont basiques, ils sont en colère. Mais à coté d’eux, les gens sérieux, intelligents et raisonnables se révèlent pour ce qu’ils sont : des pétochards. Des frileux que le moindre changement terrifie, que le moindre accroc à leur plan de carrière dérange. Cette classe macron, elle ne veut finalement qu’une chose : qu’on la laisse profiter en paix, et tant pis pour les galériens.

Ils ont raison, tous ces macroniens. Ils défendent leur position. Ils n’ont juste pas compris que demain, ce sera leur tour d’être passés à la moulinette. Pas par les gilets jaunes. Oh non…

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Rage et amertume

J’étais là encore une fois. Le jour a été long, coincés que nous étions sur les Champs-Elysées. Et ce que j’y ai vu, et plus encore ce que j’ai vu autour, m’a fait monter l’amertume et la rage. Je croyais pouvoir surmonter par la raison la pulsion anarchiste qui sommeille en moi, mais ce jour l’a réveillé définitivement. Dès le matin sur le chemin, je les ai croisé, déjà vêtu de noir, masqués et casqués. S’il n’avait pas été si tôt, si certains d’entre eux n’avaient pas porté de petits boucliers en plexiglas bien reconnaissables, je les aurais pris pour des black blocs. Mais c’était bien des flics en civil, dont tous se cachaient le visage.  Quelle honte, quelle mauvaise conscience les travaillaient donc pour qu’ils agissent masqués, alors qu’un soldat français photographié au Mali avec un foulard couvrant son visage pour se protéger de la poussière avait déclenché un tollé ? Il n’y avait pas de poussière ce jour-là.  J’ai compris que la journée commençait mal.

Par chance j’ai pu passer outre les contrôles, gardant avec moi mes lunettes de piscine, mon casque et un peu de sérum physiologique au cas-où. Car ce jour-là, ils confisquaient tout. Les armes, c’est bien normal, mais aussi les éléments de protection, afin de nous rendre vulnérables à souhait, et même le précieux sérum qui n’a d’usage que curatif. Des strasbourgeois m’ont dit s’être fait contrôler douze fois avant d’arriver sur place, des jeunes à l’accent du sud avaient eu la chance de n’être filtrés que sept fois. Ce jour-là, ils étaient bien décidé à faire de nous des moutons, du bétail tout juste bon à tabasser tranquillement. Les salopards.

Je les ai vus, j’ai croisé leurs regards dans lesquels on sentait la tension et la peur. Un groupe en civil, dont presque tous étaient masqués une fois de plus, protégé par la masse des réguliers en uniforme, se chargeait d’interventions éclair dont l’une fut tellement brutale que d’un coup une masse de 200 gilets jaunes les chargea, les forçant à reculer mais malheureusement avec leur prise.

J’ai entendu des dizaines de funestes grenades GLI-F4, et dès le matin, à 10h30 à peine, nous avons été gazés copieusement.

Puis sur l’avenue Marceau, j’ai vu le chaos, la casse, le début de pillage. Et plus tard dans la soirée, alors que je traversais le 17ème arrondissement devenu une ville morte, dont tous les magasins étaient fermés, j’ai croisé de petites bandes de pillards, peste brune à la recherche d’un mauvais coup, qui avaient cassé ça et là des magasins au hasard sur leur passage. Pour eux, point de contrôle, point de charge, point de gaz.

Et le soir même je voyais les pillards se déchaîner en direct à la République, sans être outre mesure repoussés, je voyais aussi les blessés et les mutilés du jour. Les flics savent viser. Ils tirent à la tête, sans discernement, sans même qu’il y ait la moindre menace, parfois sur des individus qui se tiennent face à eux, à plusieurs dizaines de mètres, immobile et les bras écartés, en signe de défi peut-être mais de menace certainement pas. Et voila que les autorités se mettent à plastronner sur ce maintien de l’ordre exemplaire qui a couté un oeil à une jeune fille de 20 ans, ce maintien de l’ordre tellement exemplaire qu’il a laissé libre cours aux pillages et à la casse partout en France.

Menteurs ! Hypocrite ! Ils avaient tellement peur du peuple qu’ils avaient prévu un agent incapacitant hors-norme à bord de leurs blindés, comme dans une minable petite dictature du moyen-orient. Ils se félicitent de presque 2000 arrestations, qui presque toutes visent des citoyens en colère sur le seul motif parfois qu’ils avaient des masques à gaz dans le coffre de leur voiture. Ils se félicitent de gardes à vue abusives, mais laissent courir la racaille, et les quelques pillards qui passent enfin devant les tribunaux sont à peine condamnés et planifient à peine sortis du tribunal leur prochain week-end de rapines.

Il est beau, leur maintien de l’ordre. On voit leurs responsables syndicaux venir la larme à l’oeil sur les plateaux de télévisions nous dire combien leur métier est dur, mais sur le terrain ils font du zèle. Nous ne pourrons jamais leur faire confiance. On les a vu traîner une femme par les cheveux, on les a vu mettre un handicapé en chaise roulante à terre. Ce sont des salopards.  Je ne les ai jamais aimé, mais je les considérais comme un mal nécessaire qui méritait parfois un certain respect. Maintenant, je ne suis plus tout-à-fait sûr.

Qu’ils cognent donc la racaille, ils auront mon approbation. Mais je ne crois pas qu’ils auront jamais vraiment mon respect.

 

 

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Quand les digues se brisent

Il se passe enfin quelque chose. Nous l’avons tant attendu, ce moment. Certains pendant plus de 40 ans, à rêver de révolution et d’un grand mouvement qui emporterait tout sur son passage, noyant ce système et tous ses tenants. Après toutes ces années passées à nous voir humilier toujours un peu plus, il semble que le souffle libérateur se fasse sentir. Comme à son habitude, l’histoire nous prend au dépourvu. Personne, il n’y a encore quelques semaines, n’aurait seulement pu imaginer que ce serait un gilet jaune qui servirait d’oriflamme à une révolution naissante. Le peuple français qui nous désespérait tant par son apathie, sa bêtise et ses renoncements se révèle fidèle à lui-même : brutal dans sa colère, capable des pires débordements, dont nous ne voyons que le début. Ce peuple qui ne semble rien tant aimer que sa tranquillité bougonne et un peu lâche est aussi celui que la violence fascine. Il n’y a qu’à voir tous ces gilets jaunes qui observent avec une relative bienveillance la violence de l’extrême-gauche et de la racaille. La vérité est que les Français aiment cela. Sous couvert de déplorer ces débordements, ils savent au fond d’eux que c’est le seul moyen de se faire entendre et quelque chose au fond de leurs tripes leur rappelle que leurs aïeux ont commis de bien terribles massacres.

Les exactions, les destructions et les vandalismes sont à la fois déplorables et nécessaires. Tout cela fait partie du triste cortège qui accompagne le réveil d’un peuple en colère : certains se croient tout permis. C’est le jour des fous. Qu’ils prennent garde cependant, tous ces destructeurs : la foule qui aujourd’hui les laisse faire peut se retourner contre eux en un rien de temps. Une fois lancé, un tel mouvement est incontrôlable.

Peut-être que demain sera le jour de la gueule de bois et que le peuple de France retombera dans son apathie coutumière. La bête n’aura fait que se retourner dans son sommeil. Les jours à venir nous le diront vite. Soyons réalistes : tout dépend maintenant des forces de l’ordre. Si elles décident de rester fidèles au pouvoir, elles seront obligées d’aller vers une répression efficace mais potentiellement meurtrière, et nous pourrions bien voir tout cet élan noyé comme lors d’un soir de février. Si au contraire elles se retournent contre leurs maîtres, alors il ne restera comme solution à ces derniers que la fuite.

Nous vivons enfin quelque chose d’intéressant. C’est avec un mélange de crainte et d’enthousiasme que j’espère voir advenir le changement.

 

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Rien qu’un Français

Tu arrives sur les Champs-Elysées et ça sent déjà le gaz et la poudre. Les mecs tout en jaune sont dispersés, ça et là, alors tu remontes la poubelle avenue du monde et tu vois des feux rouges arrachés, et y’a même une cabane de chantier renversée au milieu de la chaussée. A côté de toi y’a un rebeu édenté, avec une canette à la main alors qu’il n’est même pas midi, qui dit à qui veut l’entendre « Les Français, y sont énervés, hein, y sont énervés les Français ». Et intérieurement tu approuves, tu te dis que, oui, pour une fois, ça vaut le coup de s’énerver, même si ça te fait bizarre toute cette casse.

Et puis les CRS se remettent à gazer, tu sens la lacrymo qui envahi ta gorge et tes poumons, alors tu relèves ton écharpe sur ton visage mais tes yeux se mettent à pleurer comme jamais, et tu n’y vois plus rien. Tu es dans une petite rue avec plein de gilets jaunes, et tu vois que les Champs sont presque déserts, alors tu y retournes et tu vois que la cabane a pris feu, et les flics qui gazent et chargent encore, au point que toute l’avenue est emplie de brouillard. Et voila les canons à eau, tu te fais shooter alors que tu essayes de renvoyer une lacrymo vers ces salopards. Tu te rends compte que tu es chaud, tout d’un coup, que tu ne veux plus lâcher le terrain. Et ça continue comme ça, dans cette ambiance bizarre de gaz et de flics qui font des allers-retours, avec tout ce monde qui va et vient, indécis, et qui gueule « Macron démission ».

Tu vois des natios qui paradent autour d’un ou deux drapeaux, tu vois tous ces gauchistes professionnels qui pillent un chantier et montent des barricades, et des demi-racailles qui s’invitent à la fête, qui essayent de faire démarrer un camion-grue de 40 tonnes, et tu te dis qu’on est peut-être pas loin de la catastrophe, mais tu t’en fous. Tu vois les mecs s’énerver, tu les vois balancer des pavés sur les flics, des putains de pavés d’un kilo qui peuvent t’envoyer un gars ad patres, et tu te dis que peut-être ces mecs font n’importe quoi, parce qu’au fond, tu sais que personne n’ira jusqu’à l’Elysée, ni aujourd’hui, ni même demain.

Et tu contemple ce chaos de gaz, de métal, de feu, de gilets et de drapeaux, et partout tu vois la France, la France bien vénère des beaufs, des natios, des rouges, des cailleras, et tu comprends que tout ce bordel, c’est une seule et même chose, c’est le jour de ceux qui ne demandent pas l’autorisation de manifester, parce que c’est un truc de soumis que de demander gentiment en préfecture la permission de se rebeller. Et tu es content que ça foute la trouille à tous ces cons, là-haut, quelque part dans les salons de la République.

Tu sens au fond de toi ce mélange d’excitation et d’amertume, cette adrénaline qui a du mal à cacher le « à quoi bon ? », tu sens la tension monter au fur et à mesure que les braves beaufs se tirent pour laisser place aux fouteurs de merde, et tu ne sais pas quel camps tu vas choisir, parce qu’au fond, c’est difficile de savoir ce qui te pousses ici, face à ces flics qui gardent la matraque au pied.

Et quand tu rentres, tu te dis que tout ça est un peu idiot, un peu trop parti en couille pour pas vraiment de résultat. Mais quelque part, tu sais que ça a été une des meilleures journées depuis bien longtemps. Et quand tu lis un touite d’un putain de macroniste qui accuse cette journée de n’avoir été rien d’autre qu’un déchaînement de hooligans, tu sais qu’il a raison. Et que c’est pour ça que c’était bon. La prochaine fois, tu seras là. Avec la France bien vénère. Celle des bourrins. Celle des gars qui ne demandent pas l’autorisation de manifester. La France, quoi.

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24 novembre

Petit rapport factuel sur la journée du 24 novembre telle que je l’ai vécue. Point de littérature, juste un témoignage.

Je suis arrivé peu avant midi sur les Champs-Elysées, au niveau du rond-point. Il était très facile d’y accéder. Le blocage mis en place par la police était un véritable gruyère, à tel point que c’en était étrange. J’ai commencé par me heurter à un barrage au bout de l’avenue Franklin Roosevelt, mais un rapide détour par la rue Jean Mermoz m’a permis de passer sans encombre. Regardez sur un plan, c’est à côté. Tout le dispositif était assez lâche. Certaines rues qui donnaient dans les Champs-Elysées étaient bloquées quand d’autres étaient laissées libres.

Je suis resté de midi à 15h30 environ, quasiment tout le temps sur la portion des Champs entre le rond-points et l’angle de la rue George V, soit un tronçon d’environ 750m. Au départ, peu de monde sur le rond-point, il semblait que tout se passait plus haut en remontant vers l’Arc de triomphe. J’ai suivi le mouvement et vu une cabine de chantier retournée. Plusieurs feux avaient été arrachés. Les gilets jaunes étaient nombreux mais dispersés en petits groupes, dont certains restaient dans les rues adjacente. Apparemment, des tirs de grenades lacrymogènes avaient déjà eu lieu.

Durant les quelques heures qui ont suivi, la police a passé son temps à repousser les gilets jaunes de bas en haut et de haut en bas des Champs-Elysées. J’ignore si c’était une stratégie et qu’elle espérait que les gens se dispersent dans les rues alentours à force de lacrymogène ou si c’était uniquement parce que les autorités étaient dépassées par la situation.

La police a largement fait usage de gaz lacrymogène et a fait donner du canon à eau de temps à autre – ce qui m’a d’ailleurs valu d’être renversé une fois. Pour autant que j’ai pu en juger, il n’y a pas eu de charge violente des CRS ou des gendarmes mobiles, et je n’ai pas vu d’interpellation. De même, pas de petits groupes de flics en civil essayant de venir se livrer à des provocation ou cherchant à arrêter des manifestants. Dans l’ensemble, j’ai plutôt eu l’impression que les flics faisaient preuve de retenue, même si j’ai pu voir par la suite des vidéos de brutalité policière.

La stratégie de la police n’était pas très claire, et les CRS étaient intercalés entre des groupes de gilets jaunes. Ils formaient un cordon difficile à franchir entre la zone dans laquelle j’évoluais et la place de l’Etoile. Au fur et à mesure de la journée, des manifestants ont formé des barricades, principalement avec les éléments d’un chantier pillé pour l’occasion. Il y a eu plusieurs feux, dont le plus impressionnant était celui d’une cabine de chantier qui a d’ailleurs causé une explosion (probablement une bouteille de gaz qui était à l’intérieur).

La population était constitué majoritairement d’hommes, de 20 à 50 ans environ. Il y avait une proportion de femme que j’estime à environ 20 à 25 %. Je ne saurais dire combien de personnes étaient présentes, mais l’estimation de 5000 personnes me paraît crédible, au moins pour la portion dans laquelle j’évoluais. Les gens étaient pour la plupart déterminés, mais faisaient preuve de calme et de retenue. Au fur et à mesure de la journée, j’ai pu constater que des éléments d’extrême-gauche se faisaient plus nombreux et surtout plus actifs. J’estime leur nombre à environ 200. Ils étaient à l’origine des barricades et des départs de feu, entraînant dans leur sillage certains gilets jaunes. Ces éléments portaient eux-mêmes souvent des gilets jaunes, mais leur équipements, leur façon de bouger dans la manifestation et d’improviser des barricades ne trompaient pas. Des racailles se sont également mêlées aux événements, mais en nombre restreint. Il y avait aussi une poignée de militants nationalistes, peut-être une vingtaine – et si certains d’entre eux ont mis la main à la pâte, ils n’étaient pas à l’origine des troubles les plus importants.

Vers 15h00, les CRS ont commencer à repousser les manifestants vers le rond-point. Il y avait là un barrage infranchissable qui interdisait l’accès vers la Concorde. L’ambiance devenait de plus en plus tendue et l’extrême-gauche, épaulée par quelques racailles, était de plus en plus active. Beaucoup de gilets jaunes « ordinaires » étaient partis ou s’étaient repliés dans les rues adjacentes. Sentant que la situation menaçait de dégénérer, et ne voulant pas me retrouver coincé dans une nasse, j’ai quitté la manifestation à 15h30 par l’avenue Franklin Roosevelt.

Je pense que les flics avaient des ordres pour ne pas trop cogner, car ils auraient pu le faire en plusieurs occasions. J’ai même vu certains gilets jaunes s’opposer à l’avancée du camion à eau en s’asseyant devant : les flics se sont contentés de les repousser, sans ménagement certes, mais sans faire usage de matraque. Pas d’interpellation, alors que cela était possible et, du point de vue de la police, justifié.

Je garde une impression bizarre de cette journée : une manifestation intéressante car non-encadrée et théoriquement interdite, mais avec une police qui ne pouvait pas ou ne voulait pas réellement reprendre le terrain.

J’écrirais peut-être autre chose là-dessus plus tard.

 

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C’est moche et ça ne va avec rien, mais…

Le gilet jaune. Un accessoire de sécurité automobile hideux, obligatoire, fluo. Jaune fluo, rendez-vous compte ! Je ne crois pas qu’on puisse faire plus périphérique que ça. Les bonnets rouges, c’était encore trop classe, ou trop marqué politiquement. Là, impossible de faire le lien avec quoi que ce soit, aucun antécédent n’est possible dans la forme. Et c’est justement tout un symbole, celui d’une colère qui n’a pas encore eu d’antécédent véritable depuis l’après-guerre. Rien que ça. On ne peut pas en faire un étendard, tout juste un signe de ralliement. Celui des gens qui en ont vraiment marre.

Pas d’esthétique, pas de dandysme néo-fasciste ou révolutionnaire. Le bouleversement viendra de ceux pour qui la beauté n’est pas la priorité. Pour qui les rond-points sont des repères. On les imagine bien, tous ces Français en gilet jaune, vous indiquer en temps ordinaire, si vous leur demandez votre chemin, d’aller « jusqu’au rond-point puis de tourner à gauche devant le bricomachintruc ». Inutile d’épiloguer sur la France périphérique, chacun sait qu’elle est là, devant nos yeux. Le Français ne se secoue vraiment que lorsqu’on touche à son fric. Il a bien raison.

Je parlais l’autre jour de ce mouvement avec des bourgeois. Des cadres qui gagnent très bien leur vie, et qui se lamentaient le vendredi soir du risque de ne pas pouvoir partir en week-end. J’essayais de leur expliquer que le problème de ces gens, c’était le prix d’un plein, et qu’ils se foutaient bien du reste, de l’Europe, des efforts à faire, de tout quoi. Les bourgeois ne comprenaient pas. Il faut avoir vécu avec 1200 euros par moi pour comprendre. Je n’aime guère les mouvements issus d’un ressentiment ou d’une envie, mais j’aime dans les gilets jaunes cette tendance à faire chier les élites.

Derrière cette histoire de taxe et de fric, il y a évidemment le malaise plus profond des gens à qui on dénie toute existence politique. Toute la journée à la télévision, ce ne sont que jérémiades de divers demandant justice pour quelque voyou qui a un peu trop provoqué la police, pantalonnades sinistres d’animateurs bouffis et faussement comiques, plastronnades satisfaites de politiciens hors-sol qui ont salement la tête d’un pays légal sans sève ni racines. Au fond, les gilets jaunes, ces sont les desouches qui s’énervent. Rien qu’à voir la promptitude avec laquelle ils sont tombés sur le colback de quelques divers récalcitrants, qui d’ailleurs étaient tout étonnés de voir ce qui se passe quand les Français arrêtent de baisser les yeux, ça en dit long. Alors forcément, il y a des dérapages plus ou moins racistes, et l’on voit même des débuts de lynchages qui font tristement penser aux agissements de la racaille. Je crois l’avoir déjà dit quelque part, quand les gens ordinaires commencent à s’énerver, ça a souvent une sale gueule. Ça n’est en général pas très glorieux, mais c’est inévitable.

Sans structure ni objectif politique réel, les gilets jaunes n’iront pas loin politiquement. Peut-être que tout sera oublié dans une semaine ou deux. Mais ils créent un précédent majeur. Les desouches reprennent possession de leur territoire. Ils montrent un peu les dents. Et nous rappellent de quoi peuvent être capables les Français une fois lancés. La flicaille, pour une fois, ne fait pas preuve de trop de zèle. Il y a même une relative bienveillance de ce côté. Surtout parmi les gendarmes.

On sent que quelque chose est en train de remuer en profondeur. Cela prendra encore du temps à mûrir. Mais finalement, les Français finiront peut-être par se secouer. Impossible de ne pas ressentir une forme d’enthousiasme mêlée d’une sourde inquiétude. Ces choses-là se passent rarement dans la joie et la bonne humeur.

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On se croirait dans les années 30 (comme d’hab)

Je romps mon silence un peu forcé de ces derniers temps, boulot oblige, pour vous livrer cet excellent passage de Sylvain Tesson, dans son livre « Un été avec Homère ». Jugez plutôt.

« On découvre les prétendants sûrs de leur droit, vulgaires, obscènes. Homère décrit souvent « l’insolent et ennuyeux vacarme ». Ce cénacle de marquis est familier à nos esprits, n’est-ce pas ? C’est l’image de l’ambition et de la médiocrité. Ils sont sûrs de leur bon droit. Le vacarme est l’écho de la vilenie et, 2500 ans plus tard, tous les peuples du monde se rendent compte qu’il y a un rapport proportionnel entre la nocivité d’une communauté et le niveau sonore atteint pour manifester ce qu’elle croit être son triomphe. »

Évidemment, Sylvain Tesson parle au départ des prétendants installés dans le palais d’Ulysse et cherchant tous à savoir lequel finira avec Pénélope et ramassera le royaume en prime. Cela nous est étrangement familier. Qu’elle soit en haut ou en bas de la société, l’usurpation arrogante de ceux qui voudrait baiser nos femmes et récupérer le pays a quelque chose d’étrangement familier. Quant au vacarme d’une communauté, inutile de vous faire un dessin – bien que deux ou même trois interprétations soient possibles, mais je laisse ici votre imagination faire le reste.

J’aime bien Sylvain Tesson, et je suis de plus en plus persuadé que sous ses dehors d’écrivain-voyageur un peu mondain, il est acquis au côté obscur de la force.

Quant à nous, nous attendons encore le retour d’Ulysse pour faire un peu de ménage parmi les prétendants. Comme disait la chanson « Ulysse revient » !

 

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