Le cercle doré

Harvey Weinstein semble être la preuve qu’il faut juger les gens sur leur physique. Laid et obèse, le regard torve et libidineux,  on ne peut l’imaginer autrement qu’en prédateur sexuel au contact gluant et à l’odeur insupportable. Ce genre de type me dégoûte aussi bien physiquement que moralement, mais en faire un horrible violeur me rappelle surtout le proverbial chien qu’on accuse de la rage pour le tuer, et il me semble qu’il y a une différence entre coucher avec cette limace à force de pression et se faire violer par une quinzaine de migrants dans un local à poubelles. Hollywood n’est pas Rotherham, loin s’en faut.

Ne soyons pas naïfs. Quand un homme aussi puissant que Weinstein est la cible d’accusations de ce genre, c’est que d’autres puissants ont tout intérêt à ce qu’il en soit ainsi. Ce genre d’affaire ne fait surface que parce que certains le veulent bien. Weinstein ne doit pas manquer d’ennemis, c’est le lot de tous les puissants, et il n’est certainement pas arrivé là où il est sans marcher sur quelques pieds, pour dire le moins. Il avait perdu de sa superbe ces derniers temps, les affaires allaient moins bien, il commençait à être physiquement diminué. Il était vulnérable et ses ennemis ont saisit l’opportunité de lui envoyer le coup de grâce. Qui sont-ils ? Ont-ils agit par intérêt ou par pur désir de vengeance pour des turpitudes passées ? Nous l’ignorons. Lorsqu’un homme au sommet de sa puissance est attaqué de la sorte, tout se règle avec un gros chèque, en toute discrétion. Et si l’actrice qui l’accuse de viol persiste, elle finit généralement dans un accident de voiture après avoir absorbé un cocktail d’alcool et de médicament. Mais si le nabab est en perte de vitesse, alors tout peut s’enchaîner très vite car ses ennemis ne le lâcheront plus.

Tout le monde savait. Exactement comme pour DSK. Exactement comme pour Baupin. Exactement comme pour tant d’autres, hier ou demain. Mais bizarrement tout le monde se met à parler d’un coup. Pourtant, ce que toutes ces actrices ne disent pas, c’est qu’elles ont acquis fortune et gloire grâce au système qui cautionne ce genre d’agissement. En vérité, elles ont payé leur ticket d’entrée dans le cercle doré en toute connaissance de cause. Quel métier peut vous apporter du jour au lendemain, avant l’âge de 30 ans, fortune et gloire ? Sportif professionnel, musicien ou acteur. À moins d’être héritier ou entrepreneur de génie, personne d’autre ne peut arriver si haut si vite. Les places sont peu nombreuses et très lucratives. Le prix du ticket d’entré pour le cercle doré est donc très élevé. Depuis que le monde est monde, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Peu importe que cela soit bien ou mal, moral ou immoral. L’accès au cercle doré coûte cher, tellement cher que toutes ces actrices n’assument jamais totalement le prix qu’elles ont dû payer. Mais sur le moment, elles ont fait le choix de la gloire et de la fortune plutôt que celui de l’anonymat et des jobs de serveuse pour joindre les deux bouts entre deux castings minables. Je ne juge pas leur choix, je juge leur hypocrisie. Je ne dis pas que leur choix a été facile, je ne nie pas les contraintes et pressions dont elles ont pu faire l’objet, je comprends parfaitement qu’un homme de pouvoir comme Weinstein a abusé de leur faiblesse. Mais elles pouvaient refuser de monter dans sa chambre d’hôtel. Cela aurait signifié la fin de leur carrière. Terminé les admirateurs, les grandes maisons, la nuée de courtisans et d’assistants de toutes sortes. Fini le confort, l’adulation. Elles ont préféré payer le prix de la chair. Sans joie, avec honte et dégoût peut-être. Mais personne ne me fera croire qu’elles ne savaient pas ce qu’elles faisaient. Quand on veut faire son chemin à Hollywood, on sait où on met les pieds. Weinstein n’est pas un type bien. Mais si on veut fréquenter des gens biens, on ne va pas à Hollywood.

Il y aura d’autres Weinstein. Parce qu’il y aura toujours des gens qui voudront désespérément entrer dans le cercle doré. Celles qui accusent Weinstein auront-elles le courage de jeter dans la balance tout ce qu’elles ont gagné grâce à lui ?

 

Publicités
Publié dans Cinéma | Tagué | 4 commentaires

Instant houellebecquien

Des enceintes crachent une sorte d’eurodance du début des années 2000 envahissante. Dans le bassin, là où on a pied, une vingtaine de femmes ayant pour la plupart dépassé franchement la quarantaine essayent de reproduire dans l’eau les mouvements qu’un maître-nageur leur montre depuis le bord de la piscine. Dans ce cours d’aquagym se sont glissés quelques hommes qui apparemment ont abandonné honneur, dignité et virilité au vestiaire. Ils s’agitent puérilement au même rythme que ces femmes aux chairs défraîchis qui tentent désespérément de retrouver un semblant de fermeté dans les régions postérieures de leurs corps. Tout ce monde est d’un sérieux absolu, l’application est proportionnelle à la relative inutilité de l’exercice. J’avoue me prendre à penser que si ces femmes s’astreignaient plutôt à nager, elles obtiendraient des résultats nettement plus probants. Mais je m’en voudrais de les juger trop durement. Après tout, elles font l’effort de l’exercice, dont on sent qu’il leur a été vendu sur la base de l’espoir. Il y a quelque chose de triste dans le sérieux de ces visages, dans cette lutte intérieure désespérée pour avoir l’air encore un peu attirante, pour gagner quelques mois de sursis. L’aquagym les rend elles seulement heureuses ? Après tout, du moment qu’elles sautillent dans l’eau, font des mouvement avec leurs bras et leurs jambes, elles ne me gênent pas. Mieux, elles se gardent de venir nager comme des pierres dans la ligne d’eau que j’utilise. Mais par pitié, si seulement il pouvait ne pas y avoir cette eurodance pour rythmer leurs mouvement ! L’envahissement par la laideur est la pire des choses qui s’abat sur ce monde, et il semble toujours concomitant d’un désespoir, ici celui de la femme à la poursuite de son corps fuyant et de sa séduction perdue.

Publié dans Société, sport | Tagué | 3 commentaires

Jean Rochefort

Mon métier m’a amené à croiser la route de Jean Rochefort. Cette rencontre fut brève mais j’en garde un souvenir inoubliable. Quand nous avons été présenté à l’occasion d’un court-métrage qu’il venait honorer de sa présence, il m’a serré la main en disant simplement « Rochechort », avec une classe absolument extraordinaire. Malgré l’âge, il se tenait très droit, sans aucune raideur pourtant, et son regard était vif et plein de bonté. Durant les quelques jours de tournage, je n’ai pas eu l’occasion de le revoir de près car j’avais toujours à faire ici ou là. Quelques jours plus tard, le producteur m’a appelé pour me dire qu’il y avait pour chaque membre de l’équipe un livre dédicacé par l’acteur. J’ai été cherché mon exemplaire et j’ai pu en l’ouvrant lire la phrase suivante : « Pour X, qui était loin mais auquel nous pensions ».  C’est la plus belle dédicace qu’on m’ait faite. Cette homme qui ne m’avait parlé que quelques secondes avait su se souvenir de moi.

J’ai côtoyé un grand nombre d’acteurs connus, et la rencontre de gens célèbres me laisse plutôt indifférent à force d’habitude. Avec Rochefort, j’avais retrouvé un instant l’émerveillement de croiser un homme exceptionnel.

Publié dans Cinéma | Tagué | Laisser un commentaire

De la servitude volontaire

J’ai vu récemment que Frédéric Beigbeder se plaignait de ce que Facebook avait censuré une photo qu’il avait postée sous le prétexte qu’on y voyait un téton de Mireille Darc. Je crois me souvenir qu’en son temps, un autre phare de la pensée occidentale, à savoir Yann Moix, s’était plaint de la suspension de son compte, ce qui l’empêchait de partager ses idées et de dialoguer avec le monde. Ici et là j’ai pu lire des réactions indignées sur Twitter de gens probablement sincères mais d’une désarmante naïveté.

Voyez-vous, Facebook n’est pas un service public et ne vous fait rien payer. Ce que fait l’ami Zuckerberg, c’est de mettre à la disposition de qui le souhaite sa plateforme pour y étaler ses états d’âmes.  Facebook ne doit strictement rien à ses utilisateurs, sinon l’assurance que le service fonctionne correctement du point de vue technique, et encore. Les utilisateurs ont tendance à l’oublier, mais lorsqu’ils acceptent les conditions d’utilisation de FB, ils cèdent leurs données (qui n’ont jamais si bien porté leur nom) à l’entreprise qui peut en faire ce que bon lui semble, sans autres limites que celles imposées par la loi californienne, puisque c’est en Californie que se situent les serveurs. Notez au passage que la Californie ne reconnaît pas le droit à l’image que nous connaissons en France, et il s’ensuit que n’importe laquelle de vos photos peut être utilisée ou vendue par Facebook. Pour le dire simplement, vous n’avez aucun droit sur votre profil et sur tout ce que vous postez. Zuckerberg est chez lui et fait ce qu’il veut, que cela vous plaise ou non, et sa situation de monopole vous empêche d’aller voir si la concurrence n’a pas mieux à proposer.

Facebook est un exemple particulièrement frappant de servitude volontaire, chaque utilisateur s’enchaînant en fournissant de son plein gré les données qui le lient au tyran, tyran idéologique qui agit sans brutalité mais avec pugnacité et efficacité. Pensez comme Zuckerberg ou allez vous faire voir, après tout, vous êtes libres. Sous ses allures sympathiques, Facebook est une immense machine à formater les esprits et à collecter des données, lesquelles constituent un trésor d’une valeur absolument colossale et peuvent le cas échéant être utilisées contre vous. Si vous utilisez Facebook, vous n’avez pas le droit de vous plaindre, vous avez été prévenus du pacte faustien que vous avez signé. L’idéal est bien sûr de ne pas avoir de profil, car le paradoxe de ce géant est qu’il ne tient sa force dictatoriale que du consentement imbécile de la masse d’une population narcissique en diable qui n’est au fond enchaînée par nulle autre chose que son ego. Si les utilisateurs partent, le château de cartes s’écroule – à ceci près que les données collectées au fil des années restent conservées dans les serveurs et peuvent toujours avoir une certaine utilité.

À chaque fois que vous faites quelque chose, le mieux est encore de vous poser une simple question : de qui nourrissez-vous le rêve en agissant ainsi ? Quand vous utilisez Facebook, vous nourrissez le rêve de Zuckerberg, et en plus le prix a payer est immense comparé à ce que vous pouvez en retirer. Essayez plutôt de nourrir votre rêve à vous, quel qu’il soit. Et si vous devez absolument utiliser Facebook, rappelez-vous toujours que c’est un maître capricieux qui vit de ce que vous lui donnez mais ne transige jamais avec sa morale, qui n’est peut-être pas la votre.

 

 

Publié dans Société | Tagué | 2 commentaires

Indépendance ou pas ?

J’ai suivi distraitement les événements brutaux de ce dimanche en Catalogne. Il est vrai que je ne m’intéresse pas beaucoup à l’Espagne et à ce qui s’y passe, et que je ne comprends probablement pas tous les enjeux. Après tout, je ne vois Barcelone que comme une destination de week-end pour bobos qui vont y manger des tapas en s’enfilant des mojitos, et où les plus dévergondés peuvent aller acheter quelques grammes de coke avant d’aller se faire sucer par des travelos sur les ramblas. À l’occasion, les Catalans sont d’ailleurs des gens qui ne craignent pas d’affirmer leur amour de l’islam, surtout après quelques attentats bien meurtriers de la part des sectateurs de la religion de paix et de tolérance que nous ne connaissons que trop bien.

À ce que j’ai cru comprendre, les Catalans avaient organisé un referendum sur l’indépendance alors qu’ils n’en avaient pas le droit, et le gouvernement espagnol a tenté d’en empêcher la tenue, ce qui est compréhensible et légitime, en envoyant ses flics cogner, ce qui n’est pas très diplomatique. Et on sait que les flics espagnols ont tendance à avoir la main lourde.

J’y vois la réaction paniquée d’un État central menacé par un séparatisme sérieux. Si l’Espagne laisse filer la Catalogne, c’est la porte ouverte à toute une série de revendications régionalistes, à commencer par celle des Basques. À terme, c’est l’effondrement de l’État-nation espagnol qui menace. Bien évidemment, ce séparatisme ne manquera pas de faire tâche d’huile ici et là en Europe, et on voit poindre chez nous les revendications corses et, qui sait, basques ou bretonnes.

Je suis assez partagé sur la chose. Tout en étant attaché à la forme de l’État-nation telle que nous le connaissons et qui me semble une garantie de puissance potentielle, je reconnais que je ne me sens pas la légitimité pour imposer à des peuples de rester dans le giron d’un État s’ils ne le souhaitent pas. Si on s’en tient au critère du Grand Remplacement, on pourrait croire que de petites entités régionalistes puissent compter sur une fibre identitaire forte pour lutter contre le changement de population plus efficacement que les élites technocratiques des États-nation, mais les faits ne semblent pas plaider en faveur des séparatistes. En effet, les mouvements séparatistes sont encore plus soumis à Bruxelles, si la chose est possible, que nos gouvernements actuels. Il semble que l’Union européenne, en favorisant les séparatismes, creuse aussi sa tombe puisqu’il faudra bien que quelqu’un paye à un moment, et que les États-nations, gros contributeurs, se verront affaiblis d’autant. De plus, les mouvements séparatistes sont souvent incurablement gauchistes et favorisent stupidement l’invasion plus qu’ils ne la contiennent. Occitans et Bretons en France en sont des exemples caricaturaux, et les indépendantistes corses récemment arrivés aux responsabilités ont été assez frileux sur la question quand il a fallu affronter des problèmes concrets d’abus musulmans dans leur île.

Pour ne parler que de la Catalogne, il faut se souvenir que pendant la guerre d’Espagne c’était un repaire de rouges de tous poils, pudiquement appelés « républicains ». La Catalogne nous a par la suite donné des gens aussi nuisibles que Ricardo Bofill, architecte socialiste dont le goût néo-classique cheap a propagé la laideur architecturale jusqu’à Paris – la hideuse place de Catalogne dans le 14ème arrondissement, derrière Montparnasse – et sa banlieue – l’horrible ensemble Abraxas de Noisy le Grand. Citons aussi l’inénarrable Manuel Valls, qui a par bonheur disparu de la circulation, ou encore Antonio Gaudi, architecte de la monstrueuse Sagrada Familia. Bref, la Catalogne est certainement un endroit magnifique, mais si j’avais le portable personnel de Kim Jong-Un, je serai tenté de lui envoyer les coordonnées GPS exactes de Barcelone, juste au cas où il manquerait d’idées pour tester ses jouets.

Blague à part, tout cela ne me dit rien qui vaille et ce n’est pas comme ça qu’on prendra le chemin de la reconquista.

Publié dans Non classé | Tagué , , | 5 commentaires

Marseille

Je ne crois pas très utile de parler de l’horrible attentat musulman qui a eut lieu ce dimanche à la gare de Marseille. Deux jeunes filles ont été massacrées, et avec elle les enfants qu’elles auraient pu porter. Les causes sont connues, les effets toujours les mêmes, la couardise des dirigeants toujours égales. Et j’ai déjà amplement dit ce que pourraient être les remèdes. Il serait temps qu’on commence à s’énerver un peu. Voila, il n’y a pas grand-chose de plus à dire. Juste garder un silence dont il faut bien admettre qu’il est mâtiné d’accablement.

Publié dans Non classé | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Le cinéma est mort

J’ai lu ici un article intéressant sur la mort de la cinéphilie, ou du moins sur sa disparition progressive. Il est certain que le cinéma n’est plus ce qu’il était et que la passion dévorante qu’il pouvait inspirer ne se justifie plus au regard de la production actuelle. C’est particulièrement ce passage qui a retenu mon attention :

« …ce que déplore Jean-Baptiste Thoret depuis des années, c’est la disparition de la classe moyenne cinéphile, ce cadre commun, qui, sans érudition préalable, permettait de discuter de Bette Davis ou Gary Cooper à la cantoche sans avoir besoin de rappeler qui ils sont. Il n’y a plus de cinéphilie possible quand l’ère du temps parle une autre langue que celle du cinoche, qu’il soit intello, bisseux, auteuriste, populaire, ou affublé de n’importe quelle autre étiquette. »

C’est très bien vu. Le cinéma est au départ une attraction foraine, un divertissement populaire qui fonctionnait d’autant mieux qu’il était muet et pouvait s’adresser aux illettrés de tous les horizons, notamment aux États-Unis lorsque de nombreux immigrants ne parlaient pas nécessairement anglais. Le temps aidant, les films sont devenus le divertissement de la classe moyenne et constituait une véritable sortie, souvent en couple ou entre amis. Il y avait alors tout un rituel qu’on pu encore connaître ceux qui fréquentait les cinémas dans les années 80, et parmi les kilomètres de navets produits entre les années 40 et les années 80 surgissaient d’authentiques chef-d’oeuvres. Ici ou là se développait un cinéma bis de connaisseurs et d’aficionados qui court-circuitai le bon goût mais offrait une alternative parfois atrocement nanarde et parfois atteignant des sommets de poésie. La classe moyenne disparaissant progressivement, accaparée par les nécessités immédiates d’une survie dans un monde qui menace de les pousser du côté des classes populaires si elles ne réussissent pas à se maintenir dans le sillage de la classe managériale et médiatico-politique. Dès lors, le cinéma qui lui était destiné ne peut plus survivre. Il doit se muer en blockbuster pour ado et jeunes adultes incultes ou en séries racoleuses pour cadres fatigués ou accros du streaming. Il peine à être autre chose que le divertissement forain des origines, témoins ces films extravagants bourrés d’effets spéciaux qui tiennent plus du train fantôme ou du roller-coaster que d’autre chose.

Je note aussi que le cinéma est dépendant de la technique plus que n’importe quelle autre forme de création à vocation éventuellement artistique – car le cinéma n’est pas un art mais un divertissement industriel de masse qui peut, parfois, faire surgir quelque chose qu’on peut considérer comme relevant de l’art. La technique ayant évoluée, elle a influencé le mode de consommation même des films. On ne va plus en salle mais on consomme chez soi, via internet. Le rituel a disparu, le film, quel qu’il soit, devient un objet de consommation immédiate, une expérience qu’on peut interrompre à tout moment. L’inflation des dvd puis des supports purement numérique a cet effet paradoxal qu’on ne revoit plus guère les films, alors qu’auparavant, un film déjà ancien de quelques années qui était reprogrammé attirait d’autant plus le cinéphile que l’occasion ne se représenterait peut-être pas de sitôt. J’ai constaté que je retenais d’autant mieux les films qui me marquaient que je les avais vu en salle il y a longtemps, alors que ceux que je voyais directement à partir d’un dvd que je possédait chez moi ne me laissait en général presque aucun souvenir.

Le cinéma étant redevenu du consommable, au sens de jetable, il est normal que ceux qui le font ne se soucie plus guère d’être des artistes intègres. La boursouflure des films hollywoodiens actuels témoigne d’une mégalomanie typique des fins de règne. Il y a quelque chose de néronien dans ces grands spectacles qui jouent l’épate jusqu’à l’écoeurement. Il est fascinant de voir comme le cinéma, à son insu, épouse parfaitement ce phénomène d’usure de la classe moyenne des pays occidentaux en conjonction avec une évolution technique sans précédent qui, dans d’autres champs, permettent une emprise accrue des États et des multinationales sur les peuples.

La démocratie libérale que nous avons connu depuis la guerre est une parenthèse née de conditions exceptionnelles de croissance, et le cinéma en a été un des symptômes les plus fascinant. Il semble que cette parenthèse soit en train de se refermer progressivement, et avec elle meurt le cinéma comme expérience unique, qui se débat constamment depuis deux décennies dans le filet du remake incessant, effet nécessaire de la possibilité pour les créateurs de films de revoir presque à l’infini n’importe quel film. Ce qu’on pourrait croire une source d’inspiration infinie et féconde est en fait stérilisant. Les cinéastes de la génération d’avant la vidéo ne voyaient les films qui les inspiraient qu’une ou deux fois, ce qui les obligeaient à créer pour meubler les trous dans leurs souvenirs et les empêchaient de sombre dans l’imitation formelle, le gimmick permanent et la citation systématique. Certains pensent que ce vide créatif n’est que temporaire, et que de nouveaux cinéastes surgiront à la prochaine génération. Je ne suis qu’à moitié d’accord avec cela : le cinéma est déjà mort. La prochaine génération fera autre chose, qui ne sera plus exactement du cinéma.

 

Publié dans Cinéma | 1 commentaire