Rocknroll

J’ai vu Sting. Le vrai. Pas en payant une place de concert. Je l’ai vu comme, disons, on voit un autre être humain. Et puis j’ai pu assister à un concert privé court mais efficace. Le mec est bon. Je dois dire que je me fous complètement des célébrités, à force d’en avoir côtoyer un certain nombre, ces gens ne m’impressionnent pas. Ce sont pour la plupart des cons vulgaires. Mais certains ont la classe. Sting en fait partie. Tous ceux que j’ai connu qui ont travaillé avec lui, de près ou de loin, en disent du bien.

Ce mec fait partie de ces rockstars comme il n’y en aura plus, qui ont été le symbole d’une époque qui se finit sous nos yeux. Il a eu des inspirations plus ou moins bonnes, mais il a réussi à faire quasiment 40 ans de carrière avec quelques morceaux absolument inoubliables. Qui n’ont pas pris une ride et que tout le monde connaît, ou presque.

À peine plus de 20 ans. C’est ce qu’a duré l’âge d’or qui a enfanté les rockstars, des années 60 à la fin des années 80. Au delà, aucun groupe, aucune rockstar ayant débuté dans les années 90 et après n’a jamais eu la même aura, la même carrière. Je me demande sur ce que cela dit de notre époque. Trop superficielle ? Trop rapide, tout se jette aussitôt apparu ? Peut-être.

La disparition progressive des rockstars nous rappellent surtout que notre monde est finissant. Ils ont bénéficié d’un créneau temporel absolument exceptionnel. Cela ne reviendra pas de sitôt. Il va falloir inventer autre chose.

Le rocknroll se contracte aussi sûrement que les peuples européens. Il est peut-être la seule chose valable que nous auront apporté les boomers. Il ne faut pas le négliger : c’est une des plus belles créations de la culture européenne. Tout y était : la mélodie, l’énergie, la dimension collective des concerts. On n’imagine pas un concert de rock plein de Chinois ou d’Africains. Ce serait tout simplement absurde.

Bon, bref, tout ça pour dire que Sting est encore en forme. Et que plus ça va, plus je mesure la valeur de ce qui est en train de disparaître progressivement. Je deviens un vieux con, quoi.

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Après-coup

J’avais eu envie de réagir lorsque le lieutenant-colonel Beltrame a été assassiné par un islamiste en prenant la place d’une otage, mais quelque chose m’a retenu. Je me voyais déjà répéter ce qu’on pouvait lire partout : que Beltrame était un héros et que les islamistes étaient des pourris. Aucun intérêt. Et surtout, j’avais comme un doute sur le sens à donner à ce sacrifice. Avec le recul, j’ai compris le malaise diffus qu’avait provoqué en moi cet acte. Un militaire n’est pas là pour se sacrifier, il est là pour résoudre, par la violence si nécessaire, une situation conflictuelle. Je ne veux en aucun cas minimiser le courage et l’abnégation dont cet officier a fait preuve, mais le symbole me paraît trouble. Un combattant qui se met volontairement à la merci d’un ennemi, même pour sauver un innocent, me semble faire preuve d’un esprit de sacrifice dévoyé. S’il faut perdre un officier à chaque fois qu’un islamiste prend un otage, la guerre risque fort de tourner en la faveur de nos ennemis, car ils sont plus nombreux que nos officiers. J’aimerais savoir ce que les Israéliens auraient fait dans une telles situation. Je ne les apprécie pas particulièrement, mais il faut bien reconnaître que face à l’ennemi, ils n’ont pas toujours nos pudeurs.

Certains avanceront qu’il y a un certain panache à se sacrifier comme l’a fait Beltrame. En effet. Mais le panache ne gagne jamais les guerres, il est souvent l’excuse de ceux qui perdent en se vantant d’avoir été moralement impeccables. Gagner suppose la plus grande duplicité qui soit.

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Une soirée ordinaire dans la France d’après

C’est une jeune femme blonde tout frêle qui passe devant une épicerie. Vous savez, de ce genre d’épicerie ouvert tard le soir. Et justement, nous sommes le soir et la nuit vient de tomber. Devant cette épicerie, il y a deux types qui traînent. Ils ressemblent à ce que vous pouvez imaginer, car vous aussi vous les avez vus mille fois. De loin, je vois que l’un d’eux fait un geste ample en direction de la fille qui passe. Elle se retourne, leur crie dessus et puis s’en va. Il vient de la tripoter, tranquillement, sans aucun remord. Comme au pays, quoi. Le temps que j’arrive sur la situation, la fille est déjà à plusieurs dizaines de mètres. Je la rattrappe. Elle pleure. Je lui dis d’aller voir les flics. Elle ne veut pas, elle pense que ça ne sert à rien. De toute façon, ces choses arrivent tout le temps. Ce soir, c’est la deuxième fois. Elle se remet à pleurer tout en marchant. Je la convainc d’aller au moins prévenir les plantons qui sont devant le commissariat, juste à quelques rues de là. Je lui dis que c’est juste histoire de ne pas garder ça pour elle, parce que de toute façon, ces mecs ne risquent rien. Elle me dit qu’elle sait, elle est avocate.

Je l’ai accompagné jusqu’au commissariat. Deux braves jeunes flics blancs ont écouté. Ils étaient sympas. Compréhensifs. Je suis reparti vers chez moi. J’avais un peu honte, j’aurais peut-être dû frapper comme la foudre sur ces deux divers. Je n’ai rien fait. Seul contre deux. On ne sait jamais. Plus les mecs de l’épicerie. On ne sait jamais. Je passe devant les restaurants animés, devant les terrasses pleines. Il fait doux ce soir. Toutes ces filles et tous ces gars sont insouciants. Alors qu’à deux cent mètres à peine, la racaille prend ses aises.

Mais je sais que jamais je n’accepterai la présence des divers. Toujours avoir à l’esprit qu’un jour, nous les chasserons, et que ce jour-là, il ne faudra pas avoir de pitié. Même si tout semble indiquer qu’ils ne partiront pas. Il n’y a pas de vivre-ensemble qui tienne. Nous devons chasser ceux qui font pleurer nos femmes.

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Test en grandeur réelle

Plus ça va, plus il est difficile de se prononcer sur ce qui se passe en Syrie, d’autant plus que la seule chose dont on puisse être certain, c’est que nous, les quidams du bon peuple, n’avons pas d’informations fiables. J’avoue cependant que l’analyse d’un site que je ne vous recommande évidemment pas tant il est politiquement incorrect, et dont le nom commence par démocratie et finit par participative, semble recevable : Trump aurait juste lâché du lest pour mieux pouvoir se retirer de Syrie. PouRquoi pas. Concernant la France, une des raisons du suivisme de Macron tient probablement au fait qu’il y avait là une bonne occasion d’essayer en conditions réelles une partie de notre armement. Ben oui, c’est aussi con que ça, mais il faut bien tester nos missiles et autres jouets en vrai. Soit dit en passant, les bombardements de Hiroshima et Nagasaki répondaient aussi, en partie, à cette exigence de voir ce que ça faisait « en vrai ».

Pour le reste, tout et son contraire sont possibles. Par ailleurs, je suis fort navré d’avoir atrocement ralenti mon rythme de publication, mais j’avais des préoccupations urgentes ces dernirs temps. Je vais essayer de m’y remettre un peu plus sérieusement.

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Le noeud gordien

Mathilde, jeune métisse dont on a du mal à distinguer les origines polonaises mais dont les gènes africains ne font guère de doute, va incarner Jeanne d’Arc aux fêtes johanniques d’Orléans. Pourquoi pas après tout ? Elle semble bien sous tous rapports et je ne doute pas qu’elle soit très sympathique bien qu’elle ait un physique qui tendrait à laisser penser que ces fêtes johannique sont un genre de miss France pour les moches vertueuses – à part Charlotte d’Ornellas, bien sûr… Au fond, tout le monde se fout complètement de cette parade ringarde qui a des airs de téléfilm médiéval produit par le service public, et le fait de choisir une métisse aurait en d’autres temps laissé tout le monde indifférent, mais la situation démographique catastrophique du pays amène tout de même quelques interrogations sur le sens a donner à ce choix, qu’il ait été fait en toute innocence ou selon un plan de communication délibéré. Quelle que soit la réponse, ce n’est pas Mathilde qui pose problème, mais les millions de divers qui ne sont pas et ne seront jamais Jeanne d’Arc, un peu comme on est ou pas « Charlie ».

La question qui se profile est de savoir si la France est un principe moral et spirituel, qu’il soit républicain ou catholique, ou alors un pays dans lequel vit un peuple. Mathilde devient un noeud gordien qui enserre inextricablement ces deux conceptions et qu’il est difficile, sinon impossible de trancher, car y porter la proverbiale épée comporte le risque de l’existence même de cette chose aujourd’hui si difficile à saisir qu’on appelle la France. Il faudrait soit affirmer un racialisme qui est étranger à la tradition française soit se rendre à l’universalisme, fut-il chrétien ou républicain, qui pourtant creuse aujourd’hui la tombe du peuple français historique.

À vrai dire, ce fameux universalisme fonctionnait parfaitement quand il était un alibi au désir de puissance de la France – rappelons-nous Jules Ferry, parangon du républicanisme arrogant, qui, au nom de cet universalisme, affirmait haut et fort le devoir des races supérieurs à civiliser les races inférieures – et que nous avions les moyens de faire trembler le monde et de mettre au pas tout ce que le globe comptait de divers. Maintenant que certains idiots se sont mis à y croire et que d’autres, plus perfides, en ont fait un instrument d’humiliation du peuple français, l’universalisme se révèle un poison mortel. Il serait bon de se rappeler qu’en matière de politique, le respect des règles et des principes est la plus sûre façon de perdre. L’histoire est quelque chose de particulièrement cynique, et quiconque ne cherche pas à gagner doit se résoudre à vivre à genoux. Soit dit en passant, Coubertin était un aimable crétin dont aucun champion de boxe n’aurait voulu pour entraîneur, mais il semble malheureusement incarner à merveille la mentalité française.

Cette affaire a été l’occasion pour toute la droite de se montrer telle qu’en elle-même, c’est à dire de gauche. Nous sommes pris dans une toile d’araignée idéologique. La meilleure façon de réagir aurait été de ne rien faire et d’ignorer l’événement, mais la polémique a été lancée, l’air de ne pas y toucher, par un journal local qui se félicitait du caractère métisse de la jeune fille, façon de s’adonner à un « signalement de vertu » qui révèle surtout une obsession des universalistes pour la couleur de peau.

Il est bien triste qu’une jeune fille de 17 ans devienne l’otage d’une querelle idéologique qui a des airs de piège mortel, mais il est symbolique que ce soit à travers une Jeanne d’Arc métisse que ressurgisse, une fois de plus, le grand tabou actuel, face auquel nous sommes tous paralysés. Et on efface d’autant mieux notre histoire que nous n’avons plus de projet d’avenir collectif. C’est un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir. Nous cherchons encore l’épée qui tranchera le noeud gordien de l’universalisme français. Ne tardons pas trop tout de même.

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Les Tuches

J’ai découvert la bande-annonce des Tuches 3 et je dois reconnaître que le film a l’air assez marrant. Je ne suis pas spécialement amateur du genre et je n’irais pas jusqu’à payer pour le voir, mais il faut reconnaître que la débilité assumée de la chose fait rire. On est évidemment dans la veine « cht’is » sans le côté sinistre du navet de Danyboon dont on se demande comment il a pu plaire tant il est indigent et pénible (j’ai tenu 10 minutes). Ce film fait dans le bourrin, dans l’absence totale de finesse avec des gags qui ont l’air, du peu que j’ai pu en voir, relativement convenus mais efficaces.

Ce qui m’inquiète cependant, c’est que ce type de comédie soit tout ce que le cinéma français soit capable de produire (mis à part les pitreries levantines de tel ou tel que je ne nommerais pas) et que les Français aiment tant à se voir caricaturés en abrutis sympathiques mais inoffensif. Prenez le cinéma anglais : les comédies n’y utilisent pas systématiquement la figure du crétin, et ne le mettent que rarement en avant. Même Mr Bean, un peu dépassé aujourd’hui, avait un côté bizarre qui l’éloignait définitivement de la bêtise crue. L’humour anglais se déploie aussi bien dans des figures de gangsters que de politiciens ou de chômeurs, avec toujours cette distance sarcastique qui semble nous être absolument inaccessible, et qui surtout ne donne pas à l’Anglais l’idée qu’il est au fond un crétin sympa.

Il fut une époque où la comédie française savait être plus incisive, presque cynique parfois, et jouait sur la mise en ridicule des puissants et des pédants. Tout le comique de Louis de Funès réside dans la dérision du petit chef. Prenez les Bronzés ou le Père Noël est une ordure : on y trouve l’irrespect de ceux qui se prennent au sérieux, trait qu’on retrouve dans les comédies de Weber ou de Patrice Leconte. Toute cette veine tient à ce que la France est un pays de caste rigide et c’est bien pour cela que les comédies excellent à y ridiculiser les puissants, grands ou petits. Ce trait semble avoir progressivement disparu. On ne se moque plus que grassement du vulgaire, façon semble-t-il de dire au peuple de fermer sa gueule et de se voir con.

Il est triste que les Français adhèrent massivement à leur humiliation. Peut-être le méritent-ils, au fond.

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L’idole des vaincus

            Sur l’église de la Madeleine se dresse un immense portrait de Johnny. Il a l’air incroyablement sympathique et on a aussitôt envie d’être de ses amis. Sa figure souriante regarde les individus de cette foule comme s’il voulait s’adresser personnellement à chacun. En bas tout le peuple des fans attend l’arrivée du cortège funèbre le long des barrières qui bordent la rue royale. Une sono déverse les chansons de Johnny que parfois une partie de la foule reprend brièvement. Ils attendent à grand renfort de selfies, filment on ne sait quoi avec leurs téléphones. Ils sont de tous âges, mais la plupart d’entre eux ont la cinquantaine bien tassée. Ils sont la France ordinaire, la France périphérique. Celle des braves gens. Les quelques touristes venus visiter les boutiques de luxe aux alentours détonnent dans cette foule de gens dont le dénominateur commun est d’être mal habillés. Ça et là quelques bikers usés au ventre toujours trop tendu et aux cheveux souvent gris quand ils ne se sont fait rares ajoutent cette touche faussement américaine, un peu toc, qui était la marque de fabrique de Johnny. Ceux qui se sont rassemblés par centaines de milliers ce samedi 9 décembre 2017 sont la France blanche au sein de laquelle on cherche vainement la diversité, la France populaire et, il faut bien le dire, un peu triste. Certains pleurent ou arborent un visage triste, mais la plupart d’entre eux sont presque comme à la fête, et on croirait que leur idole va venir en personne pour les saluer. Il semble que le festif doivent s’inviter jusque dans la mort, et on appréhende le moment où le cortège va arriver. Le silence se fera-t-il seulement ?

            Peu à peu le soleil de cette matinée sans nuage vient réchauffer la rue Royale, comme si les dieux, ou peut-être Dieu lui-même, avaient décidé que l’hommage à Johnny devait se faire dans les meilleures conditions possibles. Voilà qu’on distingue juste au ras des têtes le toit brillant dans le soleil de ce qui semble être un corbillard. Le véhicule est arrêté juste à la jonction entre la place de la Concorde et la rue Royale, et une dame d’une soixantaine d’années me demande gravement si le cercueil est déjà passé. La question m’est répétée par un jeune homme tout ce qu’il y a de bcbg quelques minutes plus tard, alors que je n’ose être sûr que le cortège est si proche. D’un coup le véhicule s’est remis en marche. C’est bien lui. Johnny va passer devant nous. La sono s’est enfin tue. Les fans scandent son nom et prennent force photos. Face à moi s’ouvre un miraculeux espace entre deux spectateurs qui me permet de venir tout contre la barrière. Lentement, le corbillard s’avance entre les haies de fans et laisse admirer un cercueil blanc laqué. C’est donc cela, la mort de Johnny. Je l’aurais vu de près au moins une fois. Presque.

            Derrière vient le cortège des limousines noires depuis lesquelles certaines personnes manifestement importantes saluent parfois la foule d’un sourire discret alors que celle-ci hurle « Johnny ! Johnny ! ». Voici qu’un homme lance une fleur en direction d’une des voitures qui transporte quelqu’un dont le visage m’est totalement inconnu. Juste avant, Line Renaud a salué gentiment de la main. On se croirait presque à Cannes.

            La foule se presse maintenant vers la Madeleine, à tel point qu’il n’est plus possible d’avancer. Le cercueil va être porté dans l’église. Mais juste avant s’élève la voix désormais familière du Président de la république, dont le discours prudemment fédérateur se termine par un hommage habile et presque émouvant à Johnny dont on commence à croire qu’il incarnait vraiment quelque chose de profondément français. À quelques pas de moi une femme est en larmes. Le Président fait applaudir Johnny à la fin de son discours. C’est peut-être bien la première fois qu’il s’adresse directement à tout ce peuple de gens qui n’ont probablement pas voté pour lui. Peut-être même sont-ils de ces Français qui n’ont pas voté du tout.

            Le prêtre prend alors la parole et rappelle le baptême de Johnny avant de l’accueillir dans la mort. Le cercueil est porté à l’intérieur sous le regard de la foule qui tente de saisir un fois de plus l’éclat de cette chose blanche qui paraît bien petite sous les colonnes immenses de la Madeleine.

            Johnny n’est plus, et avec lui c’est tout une France qui assiste à son propre enterrement, cette France des couches moyennes et populaires, cette France périphérique et fatiguée. Johnny, au fond, était l’idole des vaincus.

            Car Johnny incarnait avant tout la ringardise française avec une splendeur indéniable. Il avait une voix et un charisme qui lui ont permis, avec un manager habile, de mener une carrière de plus de 50 ans, ce qui est respectable. Mais Johnny était dès le début, et bien malgré lui, le symbole de cette France déjà dépassée par la marche du monde, déjà marginalisée. Il a commencé en 1960, singeant un Elvis dont le style était alors déjà daté, quand de l’autre côté de la manche surgissaient les Beatles, les Stones et les Who. Cette tentative pathétique de rocknroll a rapidement tourné à la variété, genre dans lequel Johnny excellait, mais genre médiocre destiné aux masses dépourvues de goûts musicaux sûrs tout autant que de culture. Car Johnny n’avait rien d’un rocker ni d’un rebelle. Tout l’imaginaire américain qu’il portait reposait sur la reconstruction fantasmée de ce que l’Amérique pouvait offrir de plus ringard.

            Johnny, c’est le symbole de ce rendez-vous raté avec le monde, de cette France de baby-boomer sûrs d’eux qui pourtant ne comprenaient déjà plus rien. Ils étaient les vaincus d’une guerre qu’ils ne soupçonnaient même pas, trop heureux d’avoir pu échapper à la dernière vraie aventure militaire française qui s’était achevée tragiquement un jour de 1962.

            Johnny, je dois l’avouer, m’a toujours laissé indifférent. Je suis totalement hermétique à ce qu’il est et à cette variété sans surprise, toujours convenue et dépourvue de poésie qu’il portait si haut. Il me semble totalement impossible d’aimer à la fois Led Zeppelin ou Iggy Pop et Johnny. Écouter Johnny n’est pas même du mauvais goût, c’est de l’absence totale de discernement. Il était bon dans son style, mais son style n’était apprécié que de gens qui, justement, commençaient à décrocher de ce qui se faisait dans le monde. Paradoxalement, et malgré toute la quincaillerie faussement américaine, qui aurait probablement fait rire de pitié les Américains s’ils avaient seulement pu soupçonner l’existence d’un personnage aussi improbable que Johnny, cette variété qui se voulait héritière du rock américain ne s’adressait qu’à la France profonde, la France qui, pour le meilleur ou pour le pire, ne pouvait plus s’intéresser qu’à elle-même.

            Johnny est cette tentative avortée de la France de faire jeu égal avec les anglo-saxons. Il a été malgré lui le symbole de l’aveuglement français, de l’incapacité de la France à produire quelque chose d’original qui puisse se hausser au niveau des plus grands. Johnny était un génie irrémédiablement local, et c’est pour cela qu’il parlait au cœur de tant de Français.

            Johnny n’était pas rock parce que l’esprit français n’est pas rock. Johnny ne pouvait rivaliser avec les géants du genre. Alors oui, on le voit sur une photo avec Mick Jagger, il a fait des ronds de fumée avec Hendrix et Bono s’est fendu d’une petite phrase pour dire que c’était un brave type. Mais personne n’est dupe. Johnny était un ringard flamboyant.

            Avec Johnny, c’est la France périphérique qui est orpheline de son idole. C’est toute une France qui disparaît, une France blanche populaire qui cherchait dans Johnny le baume au cœur face à sa disparition inexorable. Johnny n’est plus. Il va falloir s’y faire : la France d’hier disparaît peu à peu. La France ne pourra plus se cacher, ne pourra plus aimer Johnny qui, à son corps défendant, constituait au fond un rempart ultime contre l’américanisation vulgaire dont le rap et le KFC constituent les formes les plus dégoûtantes et les plus achevées.

            Pendant quelques instants au cœur de cette foule, j’ai aimé Johnny. C’était un brave type qui parlait au cœur des Français, et cela est plus précieux que tout. Une fois oublié tout le toc, il reste quand même quelque chose. Ce quelque chose, c’est Johnny : un type qui malgré lui est devenu aussi français que le pinard, la baguette et, peut-être, que Jeanne d’Arc.

            Je ne suis pas sûr de comprendre vraiment cette France-là, mais comme tous ceux qui m’entouraient, j’ai réussi à sentir que quelque chose d’important partait sous nos yeux.

            Puis je suis rentré chez moi. J’ai mis Iggy Pop. Lust for life. Rien à dire, c’est nettement meilleur. Je suis un mauvais Français.

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