Cruelle honnêteté

Soyons honnêtes : qui est vraiment touché par la photo de ce môme noyé sur une plage de Turquie ? Mettons de côté un instant l’infecte récupération journalistico-politique, destinée comme d’habitude à nous clouer le bec. Oui, bien sûr, n’importe quel individu normalement constitué sera un tant soit peut choqué par l’image du cadavre d’un enfant. Et alors ? Oui, je demande : et alors ? tout cela relève de la pornographie, et de rien d’autre. Qui, au-delà des quelques minutes d’effarement et d’horreur provoquées par cette photo, qui vraiment va changer quoi que ce soit à sa façon de vivre ou de penser ? Personne, évidemment. Parce que la vérité, c’est que nous n’en avons, au fond, rien à foutre. Ce que je demande, c’est l’honnêteté au-delà de la simple et immédiate réaction émotionnelle et viscérale provoquée par une image obscène. Qu’il me soit accordé d’être honnête : moi aussi, j’ai vu cette photo, et je dois l’avouer, elle n’a provoqué en moi qu’un vague dégoût. Je n’ai pas envie de voir de cadavre d’enfant, je n’ai pas envie qu’on me mette ce genre de truc sous le nez. Et je vais le dire honnêtement : le destin de ces gens ne me fait ni chaud ni froid. Je m’en fous, je n’y peux rien, et je ne veux rien avoir à faire avec cela. Je demande  juste qu’on me foute la paix, qu’on me laisse déjà avec mes propres emmerdes qui sont bien assez pour moi, même si elles n’ont aucune commune mesure avec ce drame horrible. Je réclame le droit d’être un salopard égoïste et cruel, je réclame le droit de dire : tant pis ! Oui, tout cela est triste, terrible, horrible, et aucun enfant ne mérite de finir ainsi, et aucune mère ne devrait voir cela. Mais quoi ? Tous les jours, des milliers, des millions peut-être de gens, des enfants, des adultes, vivent des destins sordides et crèvent comme des chiens. C’est le monde, c’est le grand chaos de la vie, et nous n’y pouvons rien. Je ne dis pas que c’est bien, je dis que ce que nous avons vu, ce n’est que l’image écoeurante d’un destin merdique parmi des millions d’autres. Que savons-nous seulement des drames qui se jouent en ce moment même, à cette seconde précise, peut-être à deux pas de chez nous ? Cela nous empêche-t-il de vivre ? Bien sûr que non. Parce qu’on ne peut pas s’arrêter de vivre pour autant. Oui, à cette seconde, il y a des enfants malades dans tous les hôpitaux de France, il y a des gamins qui crèvent d’un cancer, d’une leucémie, il y a des parents qui souffrent ; à cette seconde il y a des gamins qui meurent de faim, qui bossent dans des mines jusqu’à en crever, qui se prostituent, qui sont violés, vendus, assassinés. Est-ce que ça nous empêche de dormir pour autant ? Bien sûr que non. Je ne me sens pas obligé de verser ma larme de circonstance. Cela fait-il de moi un homme au coeur dur, ou un cynique blasé ? Peut-être. Mais je crois être simplement un homme conscient des limite de son empathie. J’ai beau chercher au fond de moi, ce drame ne me touche pas. Il n’est qu’une information parmi tant d’autres, dont nous sommes saturés en permanence, et par-là même désensibilisés. Notre indignation n’est que de commande, au fond. Et qui peut porter autant de misère sur ses épaules, de toute façon ? Il a fallu un homme qui soit aussi un dieu pour aimer tous les hommes et pour les consoler tous. Aucun d’entre nous n’est le Christ. Seuls les fous se prennent pour Jésus. Non, la pornographie journalistique ne me touche pas. Je suis indifférent au destin de l’humanité souffrante. Moi aussi, j’aimerais que tout le monde soit heureux et bien portant. Simplement, je ne suis pas assez fou pour croire cela possible.

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Un commentaire pour Cruelle honnêteté

  1. kobus van cleef dit :

    Tiens, vous aussi ?
    Pareil !
    Bon, je l’ai pas claironné non plus
    J’ai fermé mon clapet
    C’est lorsque j’ai vu le piège de l’exploitation de la culpabiline que j’ai plus pu me taire
    Résultat, me voilà encore considéré comme un individu abject et monstrueux
    Ça rassure de savoir qu’il y en a d’autres

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