En chair et en os

Imaginez une aire de repos le long de l’A4, à peu près à la hauteur de Valmy – une aire tout ce qu’il y a de plus simple, avec pas mal de verdure, de grands conifères majestueux, et puis une sorte de construction moche en béton et carrelage abritant des sanitaires. Un endroit plutôt calme sous le ciel gris des premiers jours de septembre. Juste une ou deux voitures arrêtées, dont les occupants sont partis se reposer un peu plus loin. Un semi-remorque plein de voitures, dont le chauffeur polonais inspecte la cargaison. Et puis il y a ces trois drôles de types, qui n’ont pas l’air bien à leur place ici, qui se baladent avec chacun un petit sac de couchage sous le bras. Un peu courbés, il jettent des regards furtifs de droite et de gauche. Je les sens bizarre, mais ils ont dû décider que j’avais l’air sympathique, parce qu’ils s’approchent. Manifestement, ils veulent communiquer.

Je baisse un peu la vitre de mon véhicule, mais pas trop, parce que je me méfie de ces oiseaux-là. Des drôles de tronches qui viennent de je ne sais où. Vraiment, impossible à identifier. Pakistanais ? Iranien ? Kurdes ? Tout simplement « Syriens » ? Je ne saurais dire. Mais le fait est là : ces gars ressemblent furieusement à des migrants. Et comme pour dissiper toute ambiguïté, l’un des types déclare, dans un anglais hésitant, d’une voix curieusement soumise et timide, qu’ils veulent aller à Calais. Tiens donc. Je leur réponds, un peu brusquement peut-être, que je ne peux pas les emmener. Le gars a l’air gêné, il me dit que ce n’est pas avec moi qu’ils veulent y aller, qu’ils veulent juste savoir dans quelle direction ça se trouve, Calais.

Alors la seule chose que je trouve à faire, c’est de leur indiquer la direction dans laquelle va l’autoroute. Que faire d’autre, de toute façon ? Et où auraient-ils bien pu aller ? Quoique, si je leur avait montré le chemin inverse, je ne doute pas qu’ils auraient tenté de traverser. Calais, terre promise. Je ne peux pas être plus précis. Les types se concertent, et le gars me demande à quelle distance se trouve leur rêve. Là, j’avoue que je ne sais pas trop quoi répondre, parce que je n’ai aucune idée de la réponse. Au hasard, je répond mille, parce que j’imagine que c’est encore loin. Les types ouvrent des yeux ronds, et je sens comme un coup de massue qui s’abat sur eux. Visiblement, je viens de leur casser le moral. Ils se concertent un peu et décident de prendre congé. Je ne sais pas s’ils ont pensé que j’étais complètement abruti ou que je me foutais de leur gueule, mais ils m’ont laissé là et sont allés vers la bretelle d’insertion. Là, un type qui tondait le gazon sur un petit tracteur, avec un uniforme jaune fluo arborant fièrement le sigle de la compagnie d’autoroute, est allé les voir. Apparemment, pas possible d’aller sur l’autoroute à pied. Les trois types sont retournés s’asseoir tranquillement dans l’herbe, et se sont mis à attendre. Quoi ? Un miracle, peut-être. Ou un camion dans lequel ils pourraient monter à la faveur de la nuit. Qui sait.

Je suis reparti. Je me demandais bien comment ces trois-là avaient réussi à échouer sur cette aire d’autoroute, au milieu de nulle part. Probablement qu’ils s’étaient incrustés sur un camion, et qu’ils avaient été repérés. Je ne le saurais jamais. J’ai vérifié par acquis de conscience : Calais n’était à 342 km, en passant par Reims. Pas si loin que ça, en fait. Je me suis senti un peu con. Mais quoi, c’est la vie.

J’ai foncé sur l’autoroute en écoutant Townes van Zandt, et je me disais que ces gars, c’étaient un peu les hobos modernes, parce que leur destin ressemblait foutrement à ce que décrivait Kerouac, en pire, en bien plus tragique, avec cette implacable connotation politique et stratégique qui s’accrochaient à leurs basques, qu’ils le veuillent ou non. Je n’éprouvait ni pitié, ni sympathie, ni antipahtie pour ces « migrants », puisque ça en était. Je ne pouvais que me souvenir de leur ton un peu plaintif, de la façon douce et gentille, et pleine d’espoir, peut-être un peu hypocrite aussi, dont il avait prononcé « Calais », et de l’incertitude qui avait vacillé dans leur yeux lorsqu’ils avaient cru l’espace d’un instant qu’ils étaient encore si loin.

Drôle de rencontre, en vérité. La seule chose que je me disais, c’est que putain, ce monde est quand même un vaste putain de chaos, et qu’on est encore bien heureux si on arrive à s’en sortir à peu près indemne.

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