Homo Festivus Bataclensis

Je suis passé deux fois déjà devant le Bataclan depuis les sinistres événements du vendredi 13 novembre. Je n’ai pas eu envie de m’arrêter. Je ne crois pas à ce genre de recueillement. Tout ce que j’ai ressenti, c’est du cafard. Pas vraiment envie de traîner là pour en rajouter. Et puis, voyez-vous, il y a quelque chose qui ne colle pas dans tout cela. Il semble que les sites sont déjà devenus, avec leurs fleurs, leurs drapeaux et leurs bougies, des lieux touristiques. On y voit des gens prendre des photos, venir voir, tout simplement. C’est à peine s’ils n’osent pas faire un selfie. Surtout, il y a comme un manque de dignité dans tous ces hommages. Je comprends que des gens aient eu envie de manifester leur peine et leur compassion en venant déposer qui une fleur, qui une bougie, qui un dessin ou une pancarte. Mais le résultat ressemble surtout à des couronnes qu’on met en vrac au bord de la route sur le lieu d’un accident. Tout cela me donne l’impression que ces gens n’ont pas compris ce qui s’était passé. Ils n’ont pas compris ce qui est arrivé.

L’esprit festif que dénonçait Philippe Muray semble tourner à plein. C’est une fête triste, mais toute empreinte de l’esprit d’ouverture béate à l’autre, qui refuse obstinément de voir le mal. Alors cela donne un amas de fleurs et de drapeaux qui vu de loin a l’air d’une sorte de marché aux puces, là où on devrait trouver gravité et solennité. L’homo festivus bataclensis refuse de voir qu’on a voulu le tuer, il veut juste des messages gentils et pleins d’amour. Tout cela ressemble furieusement à une cathédrale sans dieu, à des cierges érigés devant la statue absente d’une vierge en creux. Il y a là quelque chose de profondément désemparé. Ils ont été frappé par l’ennemi, et continuent de croire à une catastrophe naturelle. Ils ne savent pas vers qui se tourner, alors ils viennent clamer l’amour et le padamalgam en enfouissant leur peur sous une couche épaisse de fleurs et de bougies, en espérant peut-être que ça empêchera le monstre de se réveiller. C’est infantile. C’est une terrifiante fuite devant la réalité. Dans ce manque collectif de dignité et de retenue, je décèle surtout l’envie « d’en être ». De pouvoir dire « moi aussi, j’ai participé ». L’envie d’un effort collectif vague et sans douleur, l’idée qu’on a fait son devoir parce qu’on est venu déposer quelque chose, ou juste prendre une photo. L’idée qu’après ça, la résistance consiste à aller boire des verres en terrasse et se faire des bisous. En attendant que la foudre frappe à nouveau, au hasard, comme n’importe quel phénomène météorologique. Comme s’il n’y avait aucune intention derrière tout cela, aucun noir dessein. Comme si nous n’avions pas vraiment d’ennemi.

Alors oui, il y a un temps pour les bougies, les fleurs et les drapeaux. Mais après vient le temps du courage. Faute de quoi les bougies, les fleurs et les drapeaux deviendront une habitude.

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