Circonflexe

Le joli accent circonflexe est devenu le symbole de la lutte contre la modification de l’orthographe. Je l’aime bien, l’accent circonflexe. Ça a toujours été mon préféré, car il est rare. J’ai toujours été heureux d’en trouver un sur mon chemin, il ajoute toujours un supplément d’âme au mot qu’il couronne. Je n’aime pas qu’on le jette à la poubelle. Donc je suis contre cette réforme stupide, d’autant plus que tout ce qui émane d’un gouvernement socialiste doit être immédiatement tenu pour au moins suspect, sinon néfaste.

Bien évidemment, tout change. Le changement est même la seule chose qui soit permanente. La langue change, et l’orthographe aussi. On n’écrit plus comme le faisait Montaigne, et cela n’a pas empêché qu’on produise de grandes oeuvres depuis. Il est idiot d’être contre le changement par principe, mais une saine méfiance s’élève en moi chaque fois qu’on parle de modifier l’orthographe. Les mots étant ma matière première, je n’aime guère qu’on y touche sans mon consentement, et, il faut bien l’avouer, je tiens aussi à mes habitudes. Par-delà mes réticences personnelles, je ne peux que remarquer la pertinence de certaines objections à la simplification orthographique : se débarrasser du -ph- nous coupe de la racine grecque de notre langue et de notre pensée, par exemple.

Je ne sais pas si cette simplification, que j’avoue ne pas connaître en détail, est vraiment utile. Il y a certainement des cas particuliers tortueux qu’on aimerait voir disparaître, mais en général, il suffit d’attendre qu’ils tombent en désuétude. Ce qui me déplaît, c’est surtout l’idée qu’on simplifie pour rendre la langue accessible au plus abrutis auxquels on ne demande plus le moindre effort. Le français est une langue difficile à écrire, mais cela n’a pas empêché des instituteurs durs à la tâche d’inculquer les subtilités de la langue à des générations d’écoliers, fussent-ils les plus arriérés des paysans bretons. Avec un peu de travail, des générations entières ont réussi à écrire un français correct. Il est désolant de se dire que cette simplification tient surtout de l’abdication définitive face à la difficulté d’enseigner. La vérité, c’est qu’on veut rendre les enfants suffisamment cons pour qu’ils soient tous socialistes et bien-pensants. Il y a un projet idéologique derrière tout cela, et ceux qui en doutent peuvent aller voir les simplifications outrancière et politiquement correctes des aventures du Club des cinq, publication destinée à la jeunesse. Les versions modernes remaniés témoignent d’un appauvrissement conceptuel et grammatical évident qui accompagne une édulcoration des thèmes non moins évidente.

Enfin, je soupçonne la fâcheuse intention de rendre la langue plus accessible aux divers, dont l’intelligence n’est apparemment pas suffisante pour appréhender et retenir les subtilités du français. Ici encore, et de façon inquiétante, nous devons nous adapter à eux, et aux plus stupides d’entre eux. Je note au passage que la plupart des parlés créoles, que ce soit en français ou en anglais, sont justement des simplifications extrêmes qui abolissent les difficultés au point de devenir des langes qui fonctionnent uniquement par juxtaposition de mots issus d’un vocabulaire très basique, langues dans lesquelles les concepts complexes disparaissent et l’expression du rapport au temps et à l’histoire s’appauvrit de manière catastrophique.

Évidemment, des individus ne pouvant se mouvoir intellectuellement que dans les limites très restreintes d’un pidgin basique, coupés de toute forme de conscience historique et de racines culturelles, forment des populations qu’on peut dominer facilement en les flattant ou les punissant au gré de leurs instincts. Mais on ne peut bâtir aucune civilisation sur un tel marécage.

En ce qui me concerne, je continuerais d’écrire comme avant, et je me réserve le droit et le privilège d’introduire de nouveaux termes si le besoin s’en fait sentir. C’est le privilège de l’écrivain, même à mon niveau fort modeste.

Ne nous laissons pas faire par les cons et les lâches qui ont dans le cerveau pour seul instrument une tondeuse à gazon. Si nous perdons notre langue, nous perdons presque tout.

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2 commentaires pour Circonflexe

  1. Pangloss dit :

    Qui tient sa langue tient la clé qui de ses chaînes le délivre (Mistral).
    Les socialistes, en décidant pour nous comment nous devons écrire (déjà parler et donc penser) nous chargent de leurs chaînes.

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  2. Eric dit :

    Ce gouvernement et le ministère concerné avaient deux choix devant eux: Laisser une chance aux générations futures d’être les gardiens d’une langue exceptionnelle par sa richesse et son histoire, ou détricoter un peu plus le carnage orthographique et grammatical qu’ils se sont évertué à leur laisser pratiquer pour masquer leur démission éducative.
    Ils ont choisi…
    En d’autres termes, on nivèle par le bas pour cacher son incapacité à niveler par le haut…
    On n’est pas des lumières, j’en conviens, mais quel plaisir de pratiquer cette langue magnifique… Même si parfois j’enrage devant sa complexité, il ne me viendrait pas à l’idée de l’appauvrir pour de simples questions pratiques.
    Tout part en couille dans ce pays…. [Couille; Nom féminin familier; Terme désignant un testicule.]

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