Made in France ou l’éternel aveuglement

Made in France est un film maudit au thème prometteur : suivre des djihadistes authentiquement « français » dans leur parcours destructeur. Film maudit, car il devait sortir la semaine suivant le vendredi 13 novembre. Effrayé, le distributeur a préféré repousser l’échéance et le film n’est finalement jamais sorti en salle. Il est désormais disponible en vidéo à la demande, et pour ceux qui comme moi estiment que le cinéma français est suffisamment financé par nos impôts, il est possible de le voir gratuitement en streaming. Quoi qu’il en soit, l’aura sulfureuse de ce film et son sujet courageux le rendait déjà digne d’intérêt. Je l’ai donc vu, et je dois dire qu’il n’est pas si mauvais que ça.

Le film est correctement réalisé, la mise en scène est sobre, sans effet tape-à-l’oeil ou grandiloquent. Il y a par moment la tentation d’en faire un peu trop, comme dans la scène un peu clichée et pas très convaincante de la fusillade, mais elle est vite bridée, peut-être par le manque évident de moyens du film. Cette réalisation un peu brute hésite entre le thriller psychologico-policier et le film de banlieue à tendance faussement naturaliste. Finalement, après un démarrage qui laisserait croire à la première option, c’est le drame psychologique de groupe qui l’emporte. Il faut reconnaître que de ce point de vue, le film est plutôt réussi : malgré des personnages un peu stéréotypés, on finit par être emporté dans une tension croissante qui s’établit entre les membres de la cellule djihadiste qui fonctionne en vase clos, toute orientée vers le seul but de commettre un attentat, et fatalement travaillée de tensions internes qui vont croissant au fur et à mesure que s’approche l’échéance fatidique.

Cependant, les personnages de ce drame manquent un peu d’envergure et de profondeur. Dans un souci de présenter un éventail large, très « black-blanc-beur » façon fin 90’s, le film peine à éviter le cliché. Au sein de cette bande de djihadistes un peu paumés, il y a Driss, le rebeu boxeur bien vénère, radical, mais, évidemment, intègre (il refuse de tuer des innocents). Son pote Sidi, c’est un noir gentil et sensible, plein de doutes – personnage de loin le plus sympathique de tous mais dont on sent bien qu’il ne fera pas long feu. Il y a aussi Christophe, le français converti qui veut absolument se faire appeler Youssef. Fils de famille catho, il pourrait être crédible mais est beaucoup trop boloss pour ne pas être immédiatement agaçant, et son personnage peine à relever la tête dans la suite du film : ce sera toujours un bouffon et une lopette. Il y a aussi Sam, le pivot du film, « héros » à travers les yeux duquel le spectateur est invité à découvrir le drame se nouer. Journaliste franco-rebeu infiltré, intello, parlant arabe et connaissant le coran, ce personnage est surtout un classique du cinéma français contemporain : le bobo trentenaire pleurnichard à posture morale qu’on prend en grippe aussitôt. On le voit bien aller à un concert des Eagles of Death Metal, n’est-ce-pas… Le leader de toute cette petite bande, c’est Hassan, une sorte de psychopathe sanguinaire et mythomane, soit-disant revenu d’Afghanistan avec des ordres. Il ne parle pas arabe, comme par hasard, et semble plus fanatique du fanatisme que vraiment musulman.

C’est là que le bât blesse : même si l’intrigue psychologique est bien menée, le réalisateur persiste à s’aveugler, comme tout le reste de la caste médiatique française, sur les véritables ressorts de la radicalisation islamique. On ne sait pas pourquoi ces gars-là veulent faire le djihad. Il y a bien une vague explication au début sur la « décadence occidentale » sur fond de pornographie. Un peu plus tard, c’est Sidi qui en veut à l’armée française d’avoir tué son cousin au Mali. Mais dans le fond, aucun questionnement sur ce qui pousse à l’envie de destruction. On se demande ce qui est « made in France » là-dedans : si le réalisateur nous épargne l’éternelle explication sociale victimaire, il ne cherche pas non plus à comprendre l’essence spirituel du fanatisme religieux, pas plus qu’il ne se demande si, justement, c’est tout autant la décadence pornographique de l’occident que le « vivrensemble »  républicain parfaitement creux et mensonger que rejettent les djihadistes « made in France ».

En définitive, le film nous assène la conclusion par la voix du journaliste bobo musulman : la vraie « foi » doit pousser les gens à l’amour.  Basique, sans risque, sans courage, et, avouons-le, franchement neuneu. Tous les djihadistes de cette cellule sont en fait de braves gars, le seul vrai méchant, c’est Hassan, et il ne comprend même pas le coran. Le message est clair : il s’agit une fois de plus de dédouaner l’islam. Comme si il était encore impossible de comprendre qu’on peut être à la fois une racaille criminelle et un musulman djihadiste authentique, et que l’un est presque la condition nécessaire de l’autre. D’ailleurs, Mahomet lui-même, dont le croyant doit imiter les faits et gestes, tient plus du bandit de grand chemin que du leader spirituel. Enfin, le film refuse de comprendre que tuer au nom d’une foi ou d’un idéal, ce n’est pas uniquement être un psychopathe criminel. Une fois de plus, c’est une déclinaison du terroriste comme « déséquilibré », dont irresponsable, incapable de se rendre compte de ce qu’il fait. Comme s’il était impossible pour notre société de se représenter le fait qu’on peut vouloir tuer et mourir pour un idéal.

Reste le drame psychologique. Tout cela est un peu dommage. Le film aurait pu être très bon s’il avait trouvé le courage d’aller chercher les tenants et aboutissants d’un engagement qui, s’il nous est hostile, n’en est pas moins un choix spirituel très fort. Malheureusement, j’ai l’impression que ce n’est pas le courage qui a le plus manqué, mais la lucidité. Il y a encore un fantastique déni face à un phénomène qui nous dépasse par le degré d’engagement et de sens du sacrifice qu’il suppose.

À tout prendre, je préfère le personnage de Driss. C’est un type en colère qui assume son envie de violence. S’il avait en plus été une vraie racaille, il aurait été parfait.

Publicités
Cet article, publié dans Cinéma, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Made in France ou l’éternel aveuglement

  1. Arnaud D dit :

    Je l’ai vu il y a peu et je suis resté sur ma faim, les ficelles sont effectivement assez grosses et le projet reste bancal, même s’il y a le effort réel de vouloir aborder le problème. Quand on regarde bien, il ne s’agit que d’une bande de branquignols qui se sont rencontrés et se sont reconnus comme tels. Pour ma part, j’ai trouvé le scénario décevant. Tout ce petit monde se monte la tête, s’enthousiasme quant au montage du projet, mais quand arrive la phase « on passe à l’action », on sent bien que les genoux mollissent, mis à part Driss et Hassan. Le trait qui me semble le mieux vu, c’est la paranoïa qui s’empare de tout ce petit monde, chacun se demandant si tel ou tel est un traître ou un velléitaire.

    Enfin, le must, c’est la présentation des types des services secrets. Tous des salauds, évidemment, ils sont français et tous bien blancs, de souche. Eh oui, si le réalisateur se prénomme Nicolas, son patronyme est quand même Boukhrief. Raça raceja comme on dit par chez moi.

    J'aime

    • Les flics du films sont nuls car mal conçus comme personnages et mal interprétés. C’est fait à la va-vite, très cliché. Plus, le fait de s’appuyer sur un journaliste à ce degré d’implication est assez improbable. Boukhrief, en effet, comme dirait Ryssen… mais je pense que pour le coup, c’est juste un mélange de gauchisme, de paresse et de bêtise qui fait que les Français bien blancs passent pour des abrutis dans ce film. Je ne l’avais pas noté, mais les seuls blancs sont deux flics très cons et très basique, un voyou abruti tatoué (assez improbable comme personnage, fait très pâle copie d’un cliché biker US), une famille de catho caricaturale et un boloss minable.

      Le problème de ce film, au-delà d’un scénario qui refuse d’aller au bout des chose, ce sont aussi les acteurs, un peu faiblards, et les textes trop écrits qu’on leur fait dire. Le tout manque un peu de vraisemblance. Ce film est l’équivalent, en mieux, de ce qu’est « Un Français » pour l’extrême-droite. Cependant, je pense que la démarche de base de « Made in France » est plus honnête, mais surfaite.

      J'aime

  2. Eric dit :

    « ..le film refuse de comprendre que tuer au nom d’une foi ou d’un idéal, ce n’est pas uniquement être un psychopathe criminel. Une fois de plus, c’est une déclinaison du terroriste comme « déséquilibré », dont irresponsable, incapable de se rendre compte de ce qu’il fait. »
    C’est bien le risque d’aboutir à cette conclusion qui me fait hésiter à visionner ce film…
    Je pense néanmoins (comme dirait le Sphinx) que je vais y consacrer un peu de mon temps. Un seul regret, j’aurai du le faire avant de lire votre excellente analyse…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s