L’horizontal et le vertical

Journalistes et intellectuels, au sens large, forment avec les politiciens ce que j’appelle la caste politico-médiatique. Cette caste règne sans partage malgré des guerres intestines bien réelles mais au fond anecdotiques. La caste se partage les bonnes places et vit grassement sur notre dos. Qui n’est pas du sérail n’a aucune chance : la cooptation et le réseau règnent en maître sur les destinés de ses membres. Selon que vous en êtes ou pas, vous aurez le droit ou non de vous approcher du buffet.

Cette caste bicéphale fonctionne horizontalement. L’intellectuel se sent investi d’une mission morale. À lui la propagande, l’éducation des masses par les médias, l’arbitrage de ce qui se pense et ce qui ne doit pas même s’imaginer. Il a le coeur pur, la conscience haute. Il ne veut pas se salir les mains. Son rôle est bien plus noble : il est le gardien du bien, du vrai, du beau, du moral. Il a tout pouvoir pour que tel ou tel présente bien devant les masses ou au contraire devienne une créature démoniaque à renvoyer sinon en enfer, du moins devant la 17ème chambre correctionnelle. Mais il n’a pas le vrai pouvoir. Il ne commande pas au flic, à l’inspecteur des impôts ou au juge. Il ne fait que dire la suprême vérité républicaine. En face de lui se tient le politicien. Le politicien est tout le contraire, se salir les mains, c’est son job. La carambouille, la turpitude, la trahison, la poursuite de son ambition par tous les moyens, voila ce que fait le politicien. C’est lui qui ordonne aux sbires de l’État de frapper tel citoyen d’opprobre ou au contraire de récompenser tel groupe par de larges subventions. Le problème, c’est que le politicien doit porter beau. Être présentable face au peuple, donne l’impression du désintéressement citoyen, du sacrifice au bien commun. Faire croire qu’il est du côté du bien. C’est pour cela qu’il a besoin de l’intellectuel.

L’intellectuel a le pouvoir de présenter le politicien sous un bon ou un mauvais jour à la masse, et celle-ci est sensible aux bons sentiments.  Alors l’intellectuel peut faire pression sur le politicien pour que celui-ci fasse le sale boulot qui permette de réaliser ses rêves de pureté morale. Le politicien n’a d’autre solution que satisfaire un peu les fantasmes des intellectuels en échange d’un portrait flatteur. N’allons pas croire cependant que l’intellectuel posséderait tout le pouvoir et ferait danser le politicien. L’intellectuel est fasciné par le pouvoir, lui aussi aimerait commander la charge des flics et distribuer les subventions à la clientèle électorale. Et l’intellectuel a toujours quelque chose à se reprocher, un petit secret pas bien avouable que le politicien excellerait à faire jouer contre lui. Donc ce petit monde s’entend bien, le système se tient tant par communauté idéologique républicaine que par peur et par fascination mutuelle.

Cependant, cette caste horizontale ne peut vivre d’idéologie et d’eau fraîche. Il y a toujours quelqu’un qui paye, et qui paye cher, car la caste mène grand train. Les payeurs sont dans une relation verticale. En haut, les puissances d’argent qui font élire tel ou tel, achètent tel ou tel journal ou chaîne de télévision. En bas, la bête endormie : nous. Le peuple de contribuables, le grand fabricant de richesses. Il faut bien que quelqu’un travaille, cela ne vous aura pas échappé.

Les politiciens ne peuvent pas tout se permettre, les intellectuels ont bien du mal à les défendre : il faut encore que le peuple paye, car il est leur ressource, et on ne peut pas trop le pressurer. Il finirait peut-être par se révolter, assurément par ne plus pouvoir payer. Ceux d’en haut doivent aussi s’en soucier. Pour la stabilité de leurs fortunes, ils ont besoin que la caste médiatico-politique ne fasse pas trop n’importe quoi et caresse le peuple dans le sens du poil de temps à autre. Lui joue une douce musique et si possible l’arrose ici ou là des deniers de l’État, tout en n’oubliant jamais de manier le bâton avec une grande fermeté au moindre écart. Le contribuable solvable ne doit pas se sentir trop libre. Ne croyez pas cependant que le but de ceux d’en-haut soit de nous affamer, bien au contraire. Esclaves serviles et miséreux, nous ne leur servirions de rien et notre déchéance serait aussi la leur. Les puissances d’argent ne vivent que parce que les masses consomment. Nous n’en sommes plus aux temps médiévaux alors que la propriété terrienne faisait toute la fortune et que faire travailler des paysans pour leur prendre l’impôt suffisait à assurer la richesse. Il faut que les masses puissent acheter, et c’est pourquoi les fantasmes gauchistes d’une hyperclasse qui nous voudrait miséreux n’ont aucun sens : qui alors achèterait les smartphones, les voitures et autres meubles suédois ?

Voila pourquoi la caste politico-médiatique est si puissante : nous participons nous aussi de ce système, et nous l’alimentons chaque jour. Nous en sommes la base, mais cela ne nous donne pas pour autant la force. Tout en haut, ceux qui dirigent réellement la marche des affaires du monde ne sont pas pour autant mieux lotis : leur position est difficile à tenir, tout en équilibre instable. Il n’y a rien tant qu’ils ne craignent que la bête se réveille et rue un bon coup. Certes, eux finissent toujours par s’en sortir, mais ils préfèrent, et de loin, le calme et la tranquillité pour fumer leurs cigares et déguster leur cognac.

Nous sommes partie prenante de ces relations de pouvoir, mais nous ne le savons pas. Parfois cependant, quand tout va vraiment trop loin, le monde croule car la masse s’agite et que d’habiles opportunistes savent diriger sa colère. Notre force ne dépend pas de nous en tant qu’individus, mais des courants qui nous agitent en tant que masse. Si une idée se fait trop incontournable, un sentiment trop général, alors la caste ne peut l’ignorer trop longtemps, et il se trouve toujours un de leur membre pour retourner sa veste et entraîner les autres à sa suite.

La seule chose qui vraiment doit nous inquiéter, c’est de savoir où se situe notre point de rupture. Et si nous aurons le temps de l’atteindre avant que tout ne s’écroule, car alors c’en serait fini de nous, et peu nous importerait de savoir si la caste disparaît avec nous.

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Un commentaire pour L’horizontal et le vertical

  1. Le Page dit :

    Très bien vu. A noter un élément de complexité supplémentaire et probablement déterminant pour que rien ne change: la masse n’est pas homogène.

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