Gigantisme

Imaginez un mannequin anatomique. Un mannequin comme vous avez pu en voir en classe de sciences-nat, comme on disait à l’époque. On peut y distinguer les organes, le cerveaux, les muscles… instructif mais un peu effrayant. Quand Damien Hirst s’en mêle, le mannequin anatomique devient un bronze gigantesque de 6 mètres de haut et d’un poids avoisinant les 6 tonnes. Pour une raison inconnue et pas vraiment claire, l’oeuvre en question se nomme « Temple ».

Damien_Hirst_TempleParce que bien sûr, il suffit qu’un artiste le décide pour que cette chose devienne une oeuvre d’art. J’ai pu contempler la chose de mes propres yeux. Est-ce beau ? Non. Mais il faut reconnaître que le gigantisme confère à un simple mannequin une force peu commune. Oui, l’oeuvre impressionne et possède une présence qui m’a fait instinctivement penser à un moaï de l’île de Pâques, impassible géant de pierre qui porte son regard au loin vers un point inconnu, très au-delà de notre petite personne. Le géant contemple le lointain et nous ne pouvons qu’imaginer qu’il regarde quelque chose de fondamentalement important, inaccessible à nos faibles capacités humaine. Fixe-t-il son regard sur le temps ? Sur l’immensité cosmique ? Sur un événement à venir de dimensions colossales ? Nul ne saurait le dire.

moai     Damien_Hirst_Temple_2

Ce gigantisme pourtant inquiète et écrase car il n’existe que pour lui-même. Son seul but est de nous faire sentir petits et insignifiants. L’oeuvre de Damien Hirst est une incarnation de pure mégalomanie, destinée à des acheteurs fortunés qui souhaitent témoigner de leur puissance brute – et accessoirement défiscaliser un peu de leurs deniers (un peu plus de 3 millions d’euros quand même…). Autant les moaï peuvent avoir une dimension métaphysique, autant les gigantesques statues des pharaons visaient à exalter le pouvoir d’un souverain qui se prenait pour un dieu, autant un objet ordinaire porté au niveau d’une oeuvre d’art par simple augmentation de ses dimensions ne dit rien d’autre que l’hybris d’une caste qui a perdu tout sens de la mesure.

D’un point de vue purement pragmatique, je n’ai rien contre le fait que des gens aient le désir d’acheter une telle chose, ce qui d’ailleurs fournit du travail à un certain nombre de personnes, car la mise en place d’un bronze de cette taille nécessite un acheminement par camion, une manipulation à l’aide d’un camion-grue, le tout supervisé par un chef de chantier, lui même-assisté de techniciens qui vont s’assurer que la chose est bien boulonnée à son socle. Mais d’un point de vue symbolique, on ne peut qu’être effrayé par cette adulation du gigantisme qui témoigne du retour de forces élémentaires prêtes à engloutir l’ordre toujours précaire de la civilisation.

Cette oeuvre de Damien Hirst est une chose bizarre, une curiosité un peu malsaine qui par un dramatique changement d’échelle vient emplir l’espace et écraser l’homme. Ce n’est même pas une création originale stricto sensu, mais l’injection d’une qualité à un objet ordinaire par pure augmentation de sa quantité. Ici comme en toute chose, la quantité est une qualité par elle-même, et c’est même la seule qualité distinctive de cette oeuvre qui, ramenée à des proportions ordinaires, ne vaudrait strictement pas plus que son poids de métal.

Ce genre de chose me met très mal à l’aise, car je suis obligé de lui reconnaître une réelle et terrifiante qualité. Il est impossible d’ignorer cette oeuvre, et on peut à peine la moquer. J’y vois un symptôme très fort de dérèglement qui annonce le retour déjà amorcé de la barbarie et du chaos dans le monde. En ce sens, Damien Hirst et ses pareils peuvent être qualifiés d’artistes, non pas au sens technique du terme, mais dans la mesure où ils ont un flair très sûr pour détecter les spasmes de l’époque. Pour le reste, ce sont d’habiles businessmen, mais Leonard de Vinci ou Michel-Ange ne travaillaient pas pour rien non plus.

Il y a un lien qui court entre l’art contemporain, la pornographie, la brutalité de la racaille, et, ultimement, le transhumanisme. Ce fil rouge, c’est une barbarie élémentaire qui nous renvoie à la lutte symbolique des Titans et des Dieux. Notre époque est celle de l‘hybris, la démesure que les Grecs craignaient plus que tout, car elle menace l’ordre du monde.

Il y a partout des monuments et des statues auprès desquels nous sommes petits, mais rien ne nous fait sentir notre faiblesse et ne provoque notre désarroi comme le gigantisme d’une chose triviale qui ainsi excède sa place et sort de son rang, dérangeant  l’ordre des choses.

Lisez donc Hybris de Jean Clair, et voyez Akira, le manga visionnaire de Katsushiro Otomo.

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9 commentaires pour Gigantisme

  1. José dit :

    Ce gigantisme a souvent été dans les sociétés un des signes précurseurs de l’effondrement, c’est le cas des Moai.

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  2. Will dit :

    J’aime bien la manière dont vous prenez au sérieux l’oeuvre de Damien Hirst. Les artistes plastiques d’aujourd’hui sont l’équivalent des sculpteurs de jadis ; à la manie, facile, de les dénigrer, prenons au moins leur excès comme des symptômes de l’époque, dans laquelle d’ailleurs le touriste ou le business-man, vrais éléments cosmopolites du monde contemporain, se reconnaissent. Je lirai ce livre de Jean Clair.

    Pour entrer un peu dans le discours sur l’hybris de nos sociétés, je pense que les oeuvres de cinéma américain, les blockbusters, notamment le dernier Star Wars, sont révélateurs, en tout cas, là-bas de l’autre côté de l’Atlantique, d’une véritable civilisation de la fuite en avant. Les films américains deviennent véritablement excessif à tous les points de vue. Les analyses de Thibaut Isabel sont vraiment justes, voir sa critique du dernier Star Wars justement.

    Nous autres, Français, tentons de les copier en tout en adoptant tous leurs défauts, plutôt que préserver notre culture.
    Par exemple, en matière de gastronomie : qui peut dire, ayant 20-25 ans, qu’il n’est pas addict à la junk food ? Aux burgers, etc ? Les kebabs représentant l’équivalent oriental d’une sorte d’hybris de la bouffe ! ^^ Je plaisante un peu, mais même-là, nous avons perdu le sens de la mesure, des repas équilibrés. Les régimes à la noix vendus par les diététiciens sont aussi un signe de notre démesure.

    Quelques peintures intéressantes péchées sur Internet sur les moaï :
    http://www.jeanhervedaude.com/Ile%20de%20Paques%20peinture_3.htm

    Et enfin une splendide photographie qui peut répondre à la question du pourquoi de ces statues :

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    • Concernant le fait de prendre au sérieux ou non Damien Hirst, je pense qu’une blague à 4 millions d’euros commence à être sérieuse, ne serait-ce que par ce qu’elle dit de la société qui l’engendre.
      La différence avec les sculpteurs d’antan est l’absence de maîtrise technique élémentaire. Un artiste contemporain n’a besoin que de concepts, et ne se confronte pas à la matière, car il a des ouvriers qui font tout à sa place, à la manière d’un patron d’usine plutôt que d’un maître dans son atelier. Cela tient plus du marketing que de l’artisanat d’art.

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  3. kobus van cleef dit :

    ha ha !
    vous plaidez pour votre paroisse !
    je cite « la mise en place d’un bronze de cette taille nécessite un acheminement par camion….. »

    allez allez , je déconne !

    où donc avez vous vu ce truc?

    des trucs de Hirst ,j’en ai vu à Frisco , au moma , une cuve avec une tête de veau ( vache?) dans du formol , titre « un apôtre , pièce d’une série de 13 »
    bon, une tête de veau dans du formol , après tout , pourquoi pas ? le seul truc , c’est les émanations de formol, pas cool , ça favorise certaines leucémies et des pathologies respiratoires, les gardiens de musée devraient râler

    cette oeuvrette là est , ‘ffectiv’ment , plus atypique
    et c’est, vous l’avez noté, uniquement son gigantisme qui la hisse au rang convoité d’oeuvre désirable , un peu comme la maigreur de certaines manequines en font des proies désirables pour des sérials baiseurs ( mais tout comme l’obésité de Rij faisait d’elle une partenaire d’exception pour Blaise Cendrars dans « bourlinguer » , il disait , je le cite « ha j’ai bien bouffé, ce soir je vais chez Rij…..c’était une façon de monstre dont on ne parvenait à faire le tour avec les bras , elle ne daignait se déplacer et l’homme devait s’accroupir et besogner par derrière comme un crapaud…elle disait « c’est pour les hommes , pas pour les minus , j’en ai une grande vesse »…..bon , je vous passe la suite ….les dérèglements mentaux de nos contemporains sautent aux yeux sans précautions….mais on voit beaucoup de femmes circuler dans nos rues avec le format de Rij, la putasse batave dans son bordel du Jordaan du début du 20ème …..)

    son gigantisme et aussi la réputation du signataire

    imaginez que je fasse un truc pareil ( oui , j’ai une propension à fabriquer des trucs de mes mains ), croyez vous que je la vendrait 3 myons d’euros?
    gageons que le prochain truc de Hirst sera un truc …..minuscule! et qu’il le vendra pas trois euros….

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    • J’ai vu la bête de mes yeux, et j’ai vu les camions et la grue nécessaires à son transport et installation – je suis très sensible à la matérialité des choses (effectivement, une trace d’expérience personnelle…) et des processus, l’homme ne peut se contenter de concepts. C’est d’ailleurs pourquoi Hirst forge des concepts mais serait bien incapable de réaliser lui-même ses oeuvres. C’est plus un scénographe qu’autre chose, à mon avis. Mais si son business tourne mieux que le mien, c’est qu’il est moins con que moi !

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      • kobus van cleef dit :

        si son bizness tourne mieux que le vôtre , c’est probable qu’il a plus l’oreille des payeurs
        car dans l’art comtanpourien, y a des payeurs et des acheteurs
        enfin, les acheteurs ne sont pas les payeurs
        les payeurs , c’est vouzémoi, le premier venu dans la rue, bref , le tribuable moyen
        les acheteurs c’est ceux qui décident de ce qu’il est licite de s’offrir
        en envoyant la facture au tribuable anonyme

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      • Pour le coup, il vend à des milliardaires en quête de niches fiscales qui ont déjà toute la collec Rolex. Démesure bling-bling… Mais il est vrai qu’en France, les pouvoirs public, via le Fond National d’Art Contemporain, verse notre fric à ces génies du business

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  4. kobus van cleef dit :

    ceci dit, je les ai vue les statues sur eastern island ( rapa nui comme ils disent , aucun chilien ne dit « Pasqua » , étonnant ) il y a deux ou trois ans
    c’est impressionnant , sûrement plus que les trucs de Hirst….surtout lorsqu’on pense qu’ils n’avaient ni grues,ni camions
    rien que des trucs de néolithique , des rondins, des rampes en terre , de l’huile de coude

    l’aspirant Pierre Lotti en a récupéré un au milieu du 19ème avec à peu près les mêmes moyens plus un lot de cabestans de marine, et la totalité de l’équipage du bateau , sans traction vapeur…

    mais le truc le plus épatant sur eastern island , c’est de monter sur l’autre face de l’île ….face à l’ouest , le pacifique avec les risées de vent dessus , comme on est à 100 mètres au dessus de l’eau , ça donne un point de vue assez incroyable

    bon, rapa nui ça paraît incroyable, mais ils ont vécu quelques siècles en quasi autarcie…pas de fer, pas de mammifères ( sauf un gros rat très goutû , mais j’en ai pas bouffé ) et surtout pas de téléphone portable….comment ont-ils fait?

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