Le « film préféré des Français »

On nous ressort la Grande Vadrouille, plus grand succès cinématographique de tous  les temps en France – du moins c’était le cas jusqu’à l’inexplicable succès de l’inepte pantalonnade des « Ch’tis ». La Grande Vadrouille est, paraît-il, le film préféré des Français. Pour une fois, je veux bien le croire, cette préférence n’ayant rien à voir avec les fameuses « personnalités préférées des Français » qui sont surtout les divers préférés des médias qu’on essaye de nous imposer à toute force dans des buts évidents de grossière propagande multiculturaliste. Cependant, les Français dont il s’agit sont probablement tous nés avant 1970, parce qu’il faut bien regarder les choses en face : la Grande Vadrouille commence à prendre un méchant coup de vieux.

Certes, tous ceux qui ont pu voir les maintes et maintes rediffusions télévisées du film dans les années 80 lorsqu’ils étaient enfants en conservent un bon souvenir, car c’était une comédie plaisante tenue par l’extraordinaire Louis de Funès, mais je ne suis pas sûr que le film fasse autant d’effet si on le revoit aujourd’hui une fois qu’on a atteint l’âge adulte. En fait, la Grande Vadrouille en dit bien plus long qu’on ne le soupçonne sur la mentalité des Français. Le film en lui-même est une réussite comique portée par le génie de Louis de Funès, dont le duo avec Bourvil – dont j’ai toujours détesté le personnage de demi-débile – fonctionne à merveille. Mais sur le fond, ce film donne une image des Français à laquelle il est peu agréable de s’identifier : deux clowns lâches et râleurs arrivent, par leur ingéniosité, à faire tourner les Allemands en bourriques.

En réalité, il y a deux publics de la Grande Vadrouille. Le premier, c’est celui des gens qui avaient connu la guerre et l’occupation, et à qui le film disait que finalement, tout ça n’était pas si grave et que s’ils n’avaient pas toujours eu un comportement héroïque, les Français avaient quand même été suffisamment malins pour mettre des bâtons dans les roues des Allemands, lesquels n’étaient après tout que des imbéciles raides et disciplinés. Bref, le film faisait l’unanimité parce qu’il allégeait singulièrement le fardeau de la collaboration et de la lâcheté de pas mal de Français. On préférait se voir en crétins retords plutôt qu’en lâches collaborateurs, la position du héros étant par trop improbable. Les Français aimaient se voir en cons sympathiques, peut-être parce que c’est que la plupart d’entre eux auraient voulu être, sentant bien que le côté sympathique avait probablement parfois fait défaut. Il y aurait long à dire cependant sur un peuple qui se reconnaît aussi bien dans un tel duo de losers.

Le second public est celui de ceux qui n’ont pas connu la guerre et qui voient surtout une bonne comédie. Ceux-là sont souvent des gamins qui pourtant ne peuvent s’identifier au peu héroïque duo, et dont certain ne manqueront pas de remarquer que les Allemands, même s’ils passent pour des cons, ont quand même les uniformes les plus stylés. La puissance comique de Louis de Funès fait toujours mouche, mais j’ai des doutes quand au personnage malsain dans lequel Bourvil se complaît et sur lequel il a fait une partie de sa carrière, et je crois avoir déjà dit ailleurs combien il me mettait mal à l’aise.

Le vrai film sur la période, sorte de matrice en négatif sortie dix ans avant, c’est La Traversée de Paris, de Claude Autan-Lara. On y trouve déjà de Funès et Bourvil, mais qui ne se complaisent pas dans leurs rôles tardifs de bouffons. De Funès est un lâche colérique et pingre, Bourvil un trouillard magouilleur peu viril dont la hantise est d’être fait cocu. Le film est emmené par Jean Gabin, sorte d’anarchiste de droite au charisme envahissant qui professe un cynisme déplaisant qui empêche qu’on le trouve vraiment sympathique. La vraie France de l’occupation est là : on y trouve des pleutres occupés de petites affaires égoïstes, dérangés dans leur médiocre survie par un provocateur nanti. Personne n’est épargné dans ce tableau dérangeant d’un Paris dans lequel les Allemands perdent toute bonhomie pour devenir une menace bien réelle qui parcourt la nuit et terrifie au moindre bruit. Film scandaleux dans lequel retentit la fameuse réplique « salauds de pauvres » aux accents céliniens, La Traversée de Paris est toujours mal passée : elle tendait aux Français d’après-guerre un miroir un peu trop net.

Tout cela ne serait que du cinéma si on ne pouvait y lire le défaitisme contemporain. Il semble que la France ne se soit jamais complètement remise moralement de la défaite et de l’occupation. Il est un peu triste que les Français n’aiment rien tant que de se voir en loosers sympathiques, que ce soit devant La Grande Vadrouille ou face aux postiers alcooliques d’un navet réalisé par un comique de seconde zone.

La Grande Vadrouille reste un bon film avec des moments comiques inoubliables, et en ces temps d’incertitudes identitaires, je ne doute pas que sa franchouillardise bonhomme fasse salle comble. Cependant, c’est plutôt de l’esprit du Gabin de La Traversée de Paris dont nous avons besoin aujourd’hui que de la crétinerie inoffensive et pathétique de Bourvil.

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7 commentaires pour Le « film préféré des Français »

  1. Dictus/Victus dit :

    Le « loser sympathique » se retrouve dans nombre de comédies françaises, notamment les films des Inconnus, les films avec Pierre Richard ou les réalisations de Francis Weber. C’est frappant chez les Inconnus : leur premier film étant l’exception, tandis qu’ensuite leurs autres films ont toujours représentés des loosers, avec même une dégradation certaine.
    On le retrouve dans le cinéma italien. Je pense à « La Grande Guerre » avec Vittorio Gassman et Alberto Sordi.
    Oui, chose qui participe du relativisme en matière de morale.
    Mais le personnage du bouffon n’est-il pas une constante dans la culture occidentale ? Et n’a-t-il pas toujours fait l’objet de comédies depuis le début, depuis que les dramaturges se moquent des pleutres ?
    Oui, Bourvil et ses mimiques ridicules. Me souviens particulièrement d’une scène dans « Le Corniaud » où le personnage de Bourvil est à Naples, se faisant désosser sa voiture : tous les figurants anonymes, napolitains pur souche, semblent se moquer ouvertement de sa gueule et de son jeu, avec de larges sourires et des yeux perçants à la Joe Pesci, sans aucune gêne, semblant réellement tordus devant le ridicule profond de l’acteur français. Différence entre un peuple viril (celui de Naples) et ce Normand bênet. Oui, je préfère largement De Funès, qui représente bien quant à lui le Français râleur.

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    • Le loser sympa, le bouffon brave type, c’est en effet un personnage récurrent, mais il sert en général de faire-valoir au héros, alors que dans la G.V., c’est le personnage incarné par Bourvil qui est censé être le point d’identification du spectateur, de Funès étant trop extrême et son personnage trop « petit chef pas sympa ». C’est cela qui me laisse un peu dubitatif.

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  2. Bichau dit :

    J’ai toujours détesté Dany Boon, jamais vu les ch’tis, ni beaucoup de film standards plébicité par le peuple de nos jours. Je n’ai pas aimé spécialement La grand vadrouille, mais j’adore Bourvil, mon film préféré « Les culotes rouges ». Je le trouve touchant et peu d’acteurs ont su comme lui me mettre les larmes aux yeux, mon père m’amenait au ciné pour La cuisine au beurre, Un drôle de paroissien, Fortunat, La traversé de Paris. Je l’ai toujours préféré à De Funès ou même Fernandel, peut-être parce que je suis une femme ? Mais je comprends très bien ce que vous voulez exprimer sur le fait qu’on lui attribuait des rôles de Benêt, et surtout la représentation des français que vous en faites à son sujet ☺…

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    • Bourvil pouvait être très émouvant, et c’était probablement un très bon acteur dans son style. Il ne faut évidemment pas se fier à son personnage de crétin, c’était paraît-il un homme très cultivé. Ce qui me gêne, c’est la mise en avant de son personnage d’idiot du village. Tout simplement insupportable.

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      • Bichau dit :

        Bonjour Paul, vous avez raison et j’ai bien compris votre idée, un homme intelligent, relégué au rang de benêt. C’est peut-être finalement ce qui faisait son charme, un brave homme pas si stupide que ça :-), et très humain. Par contre les mimiques de De Funès m’énervaient un peu, un gentil neuneu et un vilain neuneu, mais à présent on n’en a plus, et ça me manque…

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  3. Bichau dit :

    Zut, les culottes…

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  4. Pangloss dit :

    D’accord avec vous à propos de La Traversée de Paris.

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