La grande fête blanche

Il y a encore des occasions où l’on peut se prendre à rêver à un monde moins cauchemardesque que celui qui se dévoile un peu plus chaque jour. Il y a encore des occasions d’entrevoir une autre réalité, une grande fête blanche au coeur de laquelle on peut éprouver la joie d’un instant se fondre sans arrière pensée dans la masse de ses semblables. Rock en Seine fait partie de ces moments où l’on peut se prendre à croire que finalement le monde est agréable à vivre. Partout, ce ne sont que des jeunes, des jeunes biens sages, comme affranchis du désir d’autodestruction de leurs aînés, qui ne sont là que pour profiter de la musique. L’émotion que j’ai le plus vu sur les visages et les corps, c’est indéniablement la joie, une joie teintée d’insouciance à laquelle on aimerait pouvoir s’abandonner toujours. Plus de 30 000 personnes chaque jour, et pas une bagarre, pas un débordement. Pas de type inconscient dans son vomi, pas de mecs défoncés comme des macaques, pas de fille en larmes. Juste des gens heureux qui prolongent un peu la douceur des vacances. Certains trouveront tout cela trop lisse, trop propre, trop gentils. J’ai vécu des festivals autrement plus agités. Je ne les regrette pas.

Ce que j’ai vu là, ce sont des jeunes que les excès n’intéressent plus. Ils veulent juste vivre et n’ont pas cette rage et cette violence stérile qu’on pouvait voir auparavant. Peut-être au fond d’eux-mêmes sentent-ils confusément que le monde qui s’annonce est trop grave et trop difficile pour qu’on puisse se permettre le luxe d’une rébellion stérile et narcissique. Ici, bien évidemment, la diversité ne se fait voir qu’à dose homéopathique, peut-être dans une proportion d’un sur mille, et ces divers-là ne songent pas à autre chose qu’à faire partie de cette grande fête, de cet être collectif d’un instant. Ici, la communion ethnique et culturelle est totale, sans aucune animosité pour qui ou quoi que ce soit, preuve ultime qu’on peut tout simplement être heureux d’être avec ses semblables, connaître le plaisir de la foule, ne plus faire qu’un avec cet immense corps mouvant tout tendu vers le même désir, se sentir fugitivement faire partie de quelque chose qui nous dépasse et nous dépassera toujours – et pourtant sans être uni contre qui que ce soit.

Cette foule de filles et de garçons est une foule de corps jeunes, qui possède la beauté de la jeunesse. J’y ai croisé l’insouciance, la sexualité naïve, l’insécurité aussi de ces corps encore mal maîtrisés, mais nulle part la luxure et l’obscénité. Il y a quelque chose de naturel, comme une résurgence de paganisme antique qui veut laisser se développer la beauté et l’énergie sans culpabilité. J’ai vu toutes ces filles à peine plus habillées que sur une plage, j’ai croisé tous ces garçons jeunes et pleins de vie, et pourtant on n’aurait pu imaginer aucune violence sexuelle. J’aime que nous soyons suffisamment civilisé pour que toute relation ne se réduise pas à une agression brutale, et de voir se côtoyer tous ces gens jusque dans les files d’attentes des toilettes jamais assez nombreuses m’a montré que les féministes tout autant que les migrants violeurs ont tort, et auront toujours tort. Aussi trivial que cela puisse paraître, j’ai vu toutes ces filles faire la queue à quelques centimètres parfois des garçons qui avaient le privilège des urinoirs sans qu’il y ait de fausse pudeur ni de gêne, parce que nous sommes des gens qui au fond savons faire la part des choses.

J’ai moi aussi communié intensément avec la foule dans les vagues ininterrompues des basses et j’ai connu une fois encore le plaisir d’être pressé contre mes semblables dans une demi-transe alors que Iggy Pop soulevait la foule.

Après avoir longtemps contemplé le spectacle d’une jeune fille qui s’abandonnait à la danse, j’ai su une fois de plus pourquoi il ne fallait jamais renoncer à ce que nous sommes. Les grandes fêtes blanches dans lesquelles nos filles et nos femmes ne craignent rien doivent toujours pouvoir exister. Ce jour là, j’ai su une fois de plus que mon combat est le bon.

 

 

 

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4 commentaires pour La grande fête blanche

  1. Anton dit :

    Ces jeunes, apaisés et désanimalisés, savent-ils que la préservation de leur civilisation passera par la réinjection d’une bonne dose de barbarie ?

    Ont-ils conscience qu’une bonne partie de leurs aînés (y compris dans « notre camp ») continue à jouer aux parfumés ou ne comprend même pas qu’il n’y a plus d’alternative.

    La fuite (l’espace) n’a qu’un temps. L’Europe est vieille et son territoire est limité; l’équation promet d’être serrée.

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    • Je crois que ces jeunes aiment vivre, et là où il y a une force vitale, il y a un potentiel de réaction. Eux ne savent rien, mais leur comportement même montre qu’ils ne veulent pas du cauchemar multiculturel qui a été mis en place par leurs ainés, par tout le peuple de leurs ainés – les connards qui écoutaient JJ Goldamn et Laurent Voulzy à la radio dans les 80’s.

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  2. Popeye dit :

    Un lecteur de Libé’ vous jetterait à la figure le terrifiant entre-soi que vous exaltez!

    Espérons que cette belle expérience n’ait pas été un chant du cygne. Je ne sais plus sous la plume de quel auteur que l’été 1939 avait été absolument magnifique en tout point…
    J’espère que ce vous avez expérimenté n’a pas été un dernier « été 39 »

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    • Libé, c’est plutôt le genre à couvrir Solidays. L’important, c’est de voir que lorsque les gens sont libres de leurs choix, ils ne se mélangent pas avec les divers parce que même leurs goûts esthétiques ne les poussent pas dans ce sens.
      Chant du cygne ? Disons que plus ça ira, plus le cauchemar deviendra une lutte quotidienne.

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