Explication limpide

Le dernier livre de Christophe Guilluy est excellent. Dans Le crépuscule de la France d’en haut, il explique de façon limpide l’évolution de la société française – et dans une certaine mesure de la plupart des sociétés occidentales – des 30 dernières années. Son travail met en lumière des choses que tous nous pouvions ressentir sans forcément en prendre la mesure, plongés que nous sommes tous dans le vaste mouvement de l’histoire.

Son idée majeure, qu’il a déjà commencé à développer dans ses livres précédents, est le divorce entre une France des métropoles peuplée par les élites bourgeoises et par un sous-prolétariat allogène (Guilluy utilise plutôt le mot d’immigré) et une France périphérique, celle des petites villes et des villages dans laquelle se replie les catégories authentiquement populaires et majoritairement blanches. Ses livres précédents avaient un peu de la lourdeur universitaire dans le style et l’approche, celui-ci est parfaitement accessible (à deux pages près qui décrivent une indigeste méthode statistique) et va droit au but.

Il y a un divorce économique, intellectuel et moral entre les couches populaires, qui représentent 60% de la population, et les couches supérieures qui, avec le sous-prolétariat allogène, représentent 40% de la population. Ce divorce se traduit par une séparation géographique très nette, dommage collatéral de la mondialisation. Cadres et professions intellectuelles bénéficient de la mondialisation et, unis dans une sorte de bourgeoisie à demi-riche, sont les fidèles lieutenant des riches qui, peu nombreux mais puissants, ont tout gagné au changement. Ces classe urbaines dominantes, installées dans les grandes villes, ont besoin pour leur confort de métiers de service pour lesquels le prolétariat allogène est le candidat idéal, et c’est pourquoi il est installé dans les proches banlieues, et parfois même dans des logements sociaux au coeur des grandes villes.

Sur le terrain, le phénomène a pris l’aspect de la gentryfication des villes, par laquelle les demi-riches s’approprient le parc de logements privés autrefois destinés aux classes moyennes et populaires, satisfaisant au départ à moindre coût leur envie de confort bourgeois, mais faisant à terme monter le prix du mètre carré dans des proportions délirantes. Il s’ensuit une nécessaire fuite des couches populaires et moyennes hors des villes, avec une propension très nette à éviter les quartiers allogènes autant que faire se peut. De toute façon, les classes dominantes n’ont plus besoin de ces couches populaires autochtones pour qui il n’y a plus d’utilité économique, leurs métiers ayant pour certains avantageusement été délocalisé dans les pays à bas coût.

Pour contrer le nécessaire mécontentement populaire, les classes dominantes ont cependant eu l’intelligence de conserver le monopole des représentations symboliques et du discours public. Cela leur a permis de ringardiser toute expression de doute ou de désarroi en la faisant passer pour raciste, populiste, étroite d’esprit. Tout ce qui ne fait pas l’apologie du mondialisme, du nomadisme bobo, de la mixité urbaine, est nécessairement réactionnaire. Ce discours n’a évidemment d’autre but que de faire taire les pauvres, car ceux qui le tiennent se gardent bien, comme on sait, de l’appliquer dans leur vie quotidienne. Il est inutile de revenir là-dessus. Le discours dominant est une arme de classe et rien d’autre.

Plus inquiétant est le constat par Guilluy de la disparition de ce qu’on appelait jadis « classe moyenne ». Au fur et à mesure, sauf quelques heureux élus qui ont pu intégrer la classe des demi-riches bobos, les effectifs de la classe moyenne vont rejoindre économiquement et socialement ceux des classes populaires, autrefois laborieuses et aujourd’hui ravagées par le chômage. Cette nouvelle France périphérique, totalement ignorée par les politiques et sommée de se taire par les médias et les intellectuels, commence à tourner définitivement le dos aux élites en un phénomène que Guilluy appelle « marronnage », en référence à ces esclaves « marrons » qui aux Antilles fuyaient les plantations et réussissaient à fonder des communautés libres et autonomes. Désormais, les classes populaires ne veulent plus rien avoir à faire avec les classes supérieures des grandes villes.

Guilluy y voit une sorte d’espoir, la possibilité du développement de contre-sociétés, mais on ne peut que s’inquiéter de la disparition des classes moyennes, censées être la base des sociétés démocratiques harmonieuses. La question qui se pose est celle de la viabilité d’une société dans laquelle les élites veulent se débarrasser du peuple pour pouvoir vivre hors-sol leur rêve mondialiste, et qui présage surtout une société cauchemardesque, ultra-sécuritaire et chaotique.

Les seuls reproches que je ferais à Guilluy sont tout d’abord un tropisme pour des penseurs de gauche peu convaincants, comme Michéa, auquel il fait abondamment référence, et dont la pensée me semble être un socialisme envieux et radin. D’autre part Guilluy passe sous silence le volontarisme immigrationiste – sauf au détour d’une phrase lorsqu’il évoque le fait que les patrons allemands auraient réclamé l’arrivée massive des migrants, ce qui me laisse un peu sceptique car ces gens sont inemployables, même à moyen terme, dans une industrie allemande qui requiert des ouvriers qualifiés – et il ignore totalement le fait que l’immigration de peuplement, initiée par le calamiteux Chirac dont le ciel semble enfin vouloir nous débarrasser, fourni beaucoup de chômage et s’alimente aux organismes d’assistance sociale dont on connaît la générosité.

Pour le reste, je vous engage à lire ce livre, à la fois éclairant et, il faut bien le dire, inquiétant.

 

 

 

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