Un dimanche dans le Nord

AC/DC tourne en boucle dans la sono qui crache à travers le vent froid du nord. Le cliché total du rock bien lourd. Ambiance idéale. Parfois la voix du speaker vient décrire un spectacle invisible avec un enthousiasme que le ciel bas et la température mordante ne viennent pas ternir. Devant moi ce n’est qu’une longue rangée de dos serrés les uns contre les autres surmontés de bonnets. Les gens son massés sur le parapet qui cours le long de la plage et il faut bien que je me rende à l’évidence : je ne vais pas voir grand chose du mythique départ de l’Enduro du Touquet.

Je suis arrivé pris dans le flot ininterrompu des motards qui convergent vers la plage du Touquet. Le ciel est nuageux comme jamais et il fait froid. Des dizaines de motos sont rangées sur le front de mer. Tous sont venu pour le fameux Enduro, qui s’appelle aujourd’hui Enduropale. Enduro. Côté d’opale. Tu suis ? J’ai mis une semaine à faire le rapprochement. Qu’importe. On est là pour voir des tas de bécanes ramer dans du sable pendant trois heures. Pour l’instant d’ailleurs, je ne vois pas gand chose. J’essaie d’apercevoir entre les corps massés le fameux départ. Juste dans un petit interstice, entre un bras et une taille, je surprends comme à travers une serrure la meute qui s’élance par vagues.

C’est vrai que quand ils chargent on dirait qu’ils sont mille. Tous de front sur quelques dizaines de mètres. Le sprint du départ, avant d’attaquer le premier virage qui va les faire entrer dans le circuit proprement dit, une longue boucle de 12 kilomètres de sable et de bosses. Le marathon du motocross. Trois heures à s’user, à foncer dans le sable et fatalement à s’enliser. Les meilleurs semblent voler du sommet d’une bosse à l’autre alors que le tout-venant peine à maintenir le rythme. Dès les premiers tours tous son recouverts d’une épaisse couche de sable. On se demande bien ce qu’ils peuvent voir à travers leur masque. Ils doivent aussi fatalement en respirer à plein poumons, de ce sable du nord. Les machines aussi sont recouvertes d’une croûte épaisse, tout se noie d’une couleur beige sombre, les roues et les chaînes crachent d’immenses gerbes.

Rapidement le flot se dilue, les motos passent en continu et il y a du spectacle pour tout le monde. J’ai réussi à me hisser sur le parapet et comme de milliers d’autres spectateurs je peux voir à quelques mètres de moi les engins furieux. La fatigue est vite palpable, les commissaires de pistes agitent sans cesse le drapeau jaune car il y a toujours une moto affalée quelque part qu’un anonyme épuisé essaie de relever pour repartir aussitôt. Voila que juste devant moi l’un d’un s’est arrêté, il a enlevé son casque. L’épuisement se lit dans son regard, il n’en peut plus. Deux heures déjà qu’il tourne dans cet enfer. Ses yeux peine à accrocher quoi que ce soit, il est l’image même du désarroi malgré les encouragements de la foule à continuer. Il repartira pourtant.

Vient le moment où les spectateurs eux aussi fatiguent et vont par petites grappes faire la queue devant une baraque à frites. Je déambule dans cette foule du nord. Il n’y a pas que des motards, beaucoup de familles. Des gens des environs. L’Enduro, c’est le gros événement de l’hiver. Il commence à pleuvoir doucement. Partout les visages et les démarches d’un peuple tranquille et un peu brut. La moto, c’est un truc de bourrins. L’authentique prolo du nord s’est donné rendez-vous ici. Même les frimeurs de la moto vintage n’osent pas se montrer. On est dans le vrai. Je consulte rapidement mon diversomètre : il indique le zéro absolu.

Plus loin je trouve un endroit pour m’approcher au plus près de la piste. Les motos bondissent à quelques centimètres de moi alors que je tente désespérément de les saisir à bout portant avec mon appareil photo. En un sens, ça me rassure de savoir qu’il y a encore des endroits où on peut risquer de se prendre une moto sur la gueule en bord de piste.

La pluie se met à tomber plus drue à quelques minutes de la fin. Il est temps de rentrer. Les gens remontent lentement de la plage. Le ciel est toujours aussi gris. Trois militaires patrouillent en vigipirate consciencieux qu’ils sont. Le diversomètre frémit légèrement à leur approche. Un peu plus loin, entre les oyats qui bordent la piste cyclable, un couple d’ado s’embrassent cachés dans leurs capuches.

La pluie me signifie clairement qu’il faut quitter les lieux. Au loin, la plage, la mer et le ciel se fondent dans un dégradé infini de gris. C’était un bon dimanche.

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3 commentaires pour Un dimanche dans le Nord

  1. kobus van cleef dit :

    j’ai été élevé dans le nord
    mais mes parents m’ont jamais emmené voir les motos au touquet
    dommage

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  2. kobus van cleef dit :

    pour le reste on disait pas baraque à frittes on disait « carette à frittes »

    ça doit supposer que la baraque est montée sur roulettes

    l’expression est passée à mes gosses , qui sont purs celtes de celtique continentale, par leur mère

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  3. Merci de la petite précision. En fait de baraques, c’était surtout des camions. La version réelle du « food truck » des bobos.

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