Pierre Manent et les intellectuels libéraux

Une question qui m’a toujours taraudée est celle de l’antériorité ou de la postériorité des théories politiques sur les faits. Les idées influencent-elles le réel ou ne font-elles que le décrire après coup ? Je suis plutôt partisan de la seconde solution, ayant dérivé d’une jeunesse hautement idéaliste à un pragmatisme parfois un peu brut. Ne négligeant cependant pas l’histoire des idées, j’ai lu récemment le bon livre de Pierre Manent Histoire intellectuelle du libéralisme.

Pierre Manent me semble prêcher pour sa paroisse. Pour lui, la philosophie classique décrivait après-coup le monde politique dans lequel vivait les hommes qui la produisait, alors que les libéraux, dont le premier fut Hobbes, auraient eu sinon une influence du moins un temps d’avance intellectuel sur la mise en place de régimes politiques qui, bon an mal an, ont fini par mettre l’individu au centre de la chose politique et distingué nettement société et État. Certaines analyses sont particulièrement frappantes quant au processus qui amène l’individu à se penser à la fois égal et indifférent à ses semblables, et qui ultimement abouti à une société relativement policée mais dans laquelle il ne se passe plus grand-chose et qui devient, en un sens, a-politique.

Il me semble cependant que Pierre Manent cède à une naïveté commune aux intellectuelles (naïveté qui frisait la bêtise dans son approche de l’islam, mais ceci est une autre histoire) qui est de croire que, finalement, nous pourrons sortir de l’histoire, dont la matière est la violence, grâce à l’aboutissement d’un régime qui ne connaîtra plus que des individus liés par la loi. Le point aveugle de ce type de raisonnement est qu’il refuse de voir les hommes comme ce qu’ils sont en réalité : des animaux sociaux. Nous sommes renvoyés à Aristote, qui pointait l’importante de ce qu’il appelait la philia dans la cité : il faut une sorte de fraternité, d’affect commun aux membres d’une entité politique. Sans cela, la cité n’existe plus. C’est exactement ce à quoi nous assistons dans nos modernes sociétés démocratiques libérales. Le sentiment de communauté d’affect se délite et dès lors la société elle-même tend à ne devenir que le champ dans lequel  se meuvent des individus esseulés – situation éminemment dangereuse quand au sein mêmes de ces sociétés se développent des groupes proposant une fidélité très forte entre leurs membres, et qui de plus ont le désir de former une contre-société destinée à détruire la société d’accueil.

J’en profite par ailleurs pour pointer le fait que la plupart des philosophes ayant produit des théories basées sur l’hypothèse d’un « état de nature » totalement fictif (Hobbes, Locke, Rousseau notamment) se sont gravement trompés sur un point au moins : l’homme n’est JAMAIS seul. C’est un animal social, et les ermites absolus sont des exceptions. Même les premiers hommes, qui vivaient effectivement une sorte d’état de nature, vivaient en groupe. Ce besoin est tel dans l’espèce humaine qu’il est souvent préférable de mourir que d’être exclu. Hobbes basait toute sa théorie sur le fait que la plus grande peur de l’homme est de mourir. Ce n’est pas faux pour un homme pris dans une société déjà policée, mais il est des circonstances dans lesquelles un homme craint beaucoup plus de passer pour lâche et d’être exclu du groupe que de mourir : c’est le cas de toutes les guerres. Il serait facile à n’importe quel soldat de refuser de se battre, mais il est insupportable à la plupart de se voir désigné comme paria suite à cette défection.

L’homme est un animal grégaire et la plupart de ses actions sont en réalité programmées par l’espèce pour la survie du groupe. Cette nécessité d’appartenir à un groupe et d’être identifié comme tel n’avait pas été détecté par les libéraux pour la bonne et simple raison que cela allait de soi. Ils vivaient dans des sociétés qui, bien qu’elles soient le lieu d’affrontements violents de groupes opposés (et c’est justement en réaction à cet état de guerre civile que Hobbes proposait sa thérorie du souverain), n’en incluaient pas moins l’homme dans tel ou tel groupe, selon telle ou telle fidélité.

Si grand que soient Hobbes et ses successeurs, Aristote reste le maître, car il avait compris l’humain.

Publicités
Cet article, publié dans Livres, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s