Le cinéma est mort

J’ai lu ici un article intéressant sur la mort de la cinéphilie, ou du moins sur sa disparition progressive. Il est certain que le cinéma n’est plus ce qu’il était et que la passion dévorante qu’il pouvait inspirer ne se justifie plus au regard de la production actuelle. C’est particulièrement ce passage qui a retenu mon attention :

« …ce que déplore Jean-Baptiste Thoret depuis des années, c’est la disparition de la classe moyenne cinéphile, ce cadre commun, qui, sans érudition préalable, permettait de discuter de Bette Davis ou Gary Cooper à la cantoche sans avoir besoin de rappeler qui ils sont. Il n’y a plus de cinéphilie possible quand l’ère du temps parle une autre langue que celle du cinoche, qu’il soit intello, bisseux, auteuriste, populaire, ou affublé de n’importe quelle autre étiquette. »

C’est très bien vu. Le cinéma est au départ une attraction foraine, un divertissement populaire qui fonctionnait d’autant mieux qu’il était muet et pouvait s’adresser aux illettrés de tous les horizons, notamment aux États-Unis lorsque de nombreux immigrants ne parlaient pas nécessairement anglais. Le temps aidant, les films sont devenus le divertissement de la classe moyenne et constituait une véritable sortie, souvent en couple ou entre amis. Il y avait alors tout un rituel qu’on pu encore connaître ceux qui fréquentait les cinémas dans les années 80, et parmi les kilomètres de navets produits entre les années 40 et les années 80 surgissaient d’authentiques chef-d’oeuvres. Ici ou là se développait un cinéma bis de connaisseurs et d’aficionados qui court-circuitai le bon goût mais offrait une alternative parfois atrocement nanarde et parfois atteignant des sommets de poésie. La classe moyenne disparaissant progressivement, accaparée par les nécessités immédiates d’une survie dans un monde qui menace de les pousser du côté des classes populaires si elles ne réussissent pas à se maintenir dans le sillage de la classe managériale et médiatico-politique. Dès lors, le cinéma qui lui était destiné ne peut plus survivre. Il doit se muer en blockbuster pour ado et jeunes adultes incultes ou en séries racoleuses pour cadres fatigués ou accros du streaming. Il peine à être autre chose que le divertissement forain des origines, témoins ces films extravagants bourrés d’effets spéciaux qui tiennent plus du train fantôme ou du roller-coaster que d’autre chose.

Je note aussi que le cinéma est dépendant de la technique plus que n’importe quelle autre forme de création à vocation éventuellement artistique – car le cinéma n’est pas un art mais un divertissement industriel de masse qui peut, parfois, faire surgir quelque chose qu’on peut considérer comme relevant de l’art. La technique ayant évoluée, elle a influencé le mode de consommation même des films. On ne va plus en salle mais on consomme chez soi, via internet. Le rituel a disparu, le film, quel qu’il soit, devient un objet de consommation immédiate, une expérience qu’on peut interrompre à tout moment. L’inflation des dvd puis des supports purement numérique a cet effet paradoxal qu’on ne revoit plus guère les films, alors qu’auparavant, un film déjà ancien de quelques années qui était reprogrammé attirait d’autant plus le cinéphile que l’occasion ne se représenterait peut-être pas de sitôt. J’ai constaté que je retenais d’autant mieux les films qui me marquaient que je les avais vu en salle il y a longtemps, alors que ceux que je voyais directement à partir d’un dvd que je possédait chez moi ne me laissait en général presque aucun souvenir.

Le cinéma étant redevenu du consommable, au sens de jetable, il est normal que ceux qui le font ne se soucie plus guère d’être des artistes intègres. La boursouflure des films hollywoodiens actuels témoigne d’une mégalomanie typique des fins de règne. Il y a quelque chose de néronien dans ces grands spectacles qui jouent l’épate jusqu’à l’écoeurement. Il est fascinant de voir comme le cinéma, à son insu, épouse parfaitement ce phénomène d’usure de la classe moyenne des pays occidentaux en conjonction avec une évolution technique sans précédent qui, dans d’autres champs, permettent une emprise accrue des États et des multinationales sur les peuples.

La démocratie libérale que nous avons connu depuis la guerre est une parenthèse née de conditions exceptionnelles de croissance, et le cinéma en a été un des symptômes les plus fascinant. Il semble que cette parenthèse soit en train de se refermer progressivement, et avec elle meurt le cinéma comme expérience unique, qui se débat constamment depuis deux décennies dans le filet du remake incessant, effet nécessaire de la possibilité pour les créateurs de films de revoir presque à l’infini n’importe quel film. Ce qu’on pourrait croire une source d’inspiration infinie et féconde est en fait stérilisant. Les cinéastes de la génération d’avant la vidéo ne voyaient les films qui les inspiraient qu’une ou deux fois, ce qui les obligeaient à créer pour meubler les trous dans leurs souvenirs et les empêchaient de sombre dans l’imitation formelle, le gimmick permanent et la citation systématique. Certains pensent que ce vide créatif n’est que temporaire, et que de nouveaux cinéastes surgiront à la prochaine génération. Je ne suis qu’à moitié d’accord avec cela : le cinéma est déjà mort. La prochaine génération fera autre chose, qui ne sera plus exactement du cinéma.

 

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La haine (c’est mal)

J’avoue que j’ai éprouvé pendant longtemps quelque chose qui ressemblait fort à de la haine pour nos amis les divers, haine dont les contours étaient suffisamment flous pour que je puisse finalement distinguer la colère qui se cachait derrière, et dont j’ai eu d’autant plus de mal à la distinguer que j’ai eu, moi aussi, du mal à m’avouer tout cela, pris que j’étais pas la doxa ambiante que je n’osais pas durant mes jeunes années enfreindre en public. La haine n’est pas quelque chose de beau, mais la colère peut être parfaitement légitime et respectable, et c’est probablement pourquoi elle est toujours accusée d’être de la haine par la classe médiatico-politique. Quoi qu’il en soit, on se fatigue de la détestation un jour où l’autre, elle prend décidément trop d’énergie inutilement. Désormais, s’il m’arrive de ressentir des bouffées de rage haineuse à la lecture de tel ou tel fait divers, du genre qui se produit en Suède quasi-quotidiennement, je crois que je suis passé à un autre stade. Les divers, au fond, sont strictement sans intérêt. Ils se rappellent à nous par leurs nuisances sporadiques (qui par endroits prennent un aspect très nettement chronique), mais hors de cela, ils me laissent de plus en plus indifférent. J’évite autant que faire se peut les interactions avec eux, dont je sais qu’elles ne m’apporteront rien, et quand j’y suis forcé, je traite la chose de la façon la plus neutre possible.

Je crois que je comprends enfin ce que ressentent les Anglais face au reste du monde : au fond, ils s’en foutent complètement. C’est assez agréable, et j’ai l’impression que cela renforce l’esprit de résistance plutôt que de le diminuer.

 

Grisaille

Je suis passé cet après-midi près de l’église de mon quartier devant laquelle attendait un corbillard. Les croque-morts, vêtus de costumes gris sinistres, glandaient gentiment en attendant la fin de la cérémonie. Ce qui m’a frappé est la laideur ordinaire de leur accoutrement, et plus encore du corbillard lui-même. C’est une grosse camionnette d’un gris triste et terne dont les flancs sont de grandes fenêtres légèrement fumées, et au travers desquelles ont peut voir un gros socle d’aluminium qui doit servir à porter le cercueil. Aucune solennité, aucune majesté dans tout cela, et surtout aucune beauté. Ce n’est pas même triste ou impressionnant, c’est tout simplement moche. Ce corbillard est l’équivalent mortuaire d’une tour de bureau ou d’un néon d’open-space. Une saloperie de plus qui vise à banaliser et niveler tous les instants de la vie qui ne doit plus être qu’un long continuum aseptisé. Même les pompes funèbres ont peur du noir, et n’ont de pompes que le nom. Les travailleurs de la mort ont été rattrapés par la banalité, faut de pouvoir les délocaliser.

Je n’aimerais pas qu’on emmène mon corps dans un tel équipage. C’est se foutre des morts. La classe disparaît partout. Il faudrait sérieusement que les hipsters se penchent sur la question des pompes funèbres. Il y a du boulot. La mort, c’était mieux avant.

 

 

Répétition générale

La catastrophe s’est déroulée comme prévue, avec la force d’un châtiment biblique. Le cyclone a tout ravagé sur son passage, ne laissant que peur, destruction et désolation. Des hordes de zombies se sont levés pour piller et voler dans un décore d’apocalypse alors que les rescapés terrorisés essayaient tant bien que mal de survivre en espérant que peut-être le tout-puissant et arrogant État dont ils croyaient la protection acquise leur viendrait en aide. C’était trop en demander. Déjà le préfet, faisant preuve d’un sens des responsabilités très particulier, s’était enfui. Cette femme au physique de professeure d’histoire-géographie en retraite pour collège est, paraît-il, « en état de choc ». Le médecin lui a-t-il prescrit un arrêt de travail de 40 jours et des tranquillisants ? L’histoire ne le dit pas, mais son attitude témoigne de la faillite complète de l’État, au sein duquel on semble ignorer que la responsabilité, c’est d’être sur le pont pendant la tempête. Mais les administrateurs de la république n’ont jamais appris à être des chefs.

Les témoignages des citoyens désemparés affluent : c’est le chaos. Les gendarmes impuissants et trop peu nombreux conseillent aux habitants de se défendre eux-mêmes. De tirer à vue sur les bandes de pillards qui écument l’île, munis d’armes dérobées aux douanes, de leur lancer des cocktails molotovs à défaut d’autre chose. Saint-Martin s’est enfoncé du jour au lendemain dans une ambiance de guerre civile post-apocalyptique dans laquelle le crime et la violence se déchaînent sans que rien ne puisse venir l’endiguer. Dès que le fouet ne peut plus claquer, la racaille locale sûre de son impunité passe à l’attaque, distillant un cocktail de violence criminelle et de racisme anti-blanc que même les États-Unis ne semblent pas connaître – les pillards s’y contentant de venir en famille avec de grosses voitures rutilantes pour sauver de la tempête baskets, écrans plats et autres produits de première nécessité. L’État a failli à ses missions les plus élémentaires.

Le cyclone était annoncé, on en connaissait la force, contre laquelle on ne pouvait rien, et la trajectoire, dont on ne pouvait écarter tout le monde. Mais on pouvait en anticiper les conséquences tant humaines que matérielles. Les seuls qui l’ont fait semble être quelques commerçants locaux et Air France, en augmentant scandaleusement leurs prix à l’approche de la catastrophe. Là où les compagnies américaines faisaient ce qu’elles pouvaient pour proposer une évacuation à leurs compatriotes, Air France rackettait ignoblement les Français désireux de quitter l’île pour échapper à la destruction et peut-être à la mort. Une belle bande de salopes à la mentalité tristement, trop tristement française, qui a traité la chose comme un réveillon du nouvel an. L’État, dont je signale au passage qu’il est actionnaire de Air France, ne semble pas s’être préoccupé beaucoup plus de la chose. Y a-t-il eu seulement un début d’anticipation ? Une prévision de l’après ? On en doute tant la réaction a mis du temps à venir. Là ou les Néerlandais avaient déjà instauré un couvre-feu au lendemain du cataclysme, les Français ont mis cinq jours à mettre en oeuvre un début de solution, à la grande joie des criminels qui ont eu les mains libres une semaine durant.

Il était pourtant simple d’envoyer  le 3ème REI basé en Guyane à moins de 2 heures d’avion pour commencer à sécuriser l’île en urgence sitôt les premiers échos calamiteux de la situation reçus. Ces gens savent y faire et la situation aurait été considérablement améliorée pour ce qui est de la sécurité. On aurait pu imaginer de prévoir quelques engins de chantiers, des pompes à eau, des groupes électrogènes et autres matériels basiques et de les acheminer à proximité pour parer au plus pressé une fois le cyclone passé. Mais non, il semble que rien n’ait été fait. Qu’on donc tous ces administrateurs, hauts fonctionnaires et autres rond-de-cuir d’élite dans le cerveau ? Ce sont des nuls qui nous font honte. Si les Néerlandais ont pu réagir, comment la France, autrement plus riche, puissante et habituée des interventions hors de ses frontières, a-t-elle pu rester amorphe ? Serait-ce en raison de la caste de fonctionnaires incapables qui nous gouvernent ou de l’absence totale de ce qui ressemble de prêt ou de loin à un chef à la tête du pays ? Probablement un peu beaucoup des deux.

Tout cet épisode me laisse amer et épouvanté. Je suis un fervent partisan de la présence française dans les îles et autres territoires ultramarins car je tiens à la possession du deuxième plus grand domaine maritime mondial, qui devrait être source de puissance plutôt que de ridicule, et je sais qu’on ne peut entretenir un tel domaine sans une implication sérieuse qui me semble ici faire cruellement défaut. Mais pire encore, les quelques doutes que je pouvais avoir quant à l’impuissance de l’État en cas de catastrophe sérieuse se sont définitivement envolés. Si par malheur le chaos devait s’abattre en métropole pour une raison ou une autre, nous savons désormais ce que feraient préfets, politiciens et forces de l’ordre : pas grand-chose, sinon que les premiers et les seconds solliciterait les dernières pour sauver leur peau, et  c’est tout. Pour le reste, il semble que les citoyens devraient se débrouiller seul, et c’est une perspective effrayante pour tous ceux qui habitent dans les parages de zones dites « sensibles ». Et cela fait du monde…

S’il y a une seule leçon à retenir de tout ça, c’est : achetez-vous un douze et faites des stocks de chevrotine. Avec ce genre d’argument, tout le reste se négociera.