Le noeud gordien

Mathilde, jeune métisse dont on a du mal à distinguer les origines polonaises mais dont les gènes africains ne font guère de doute, va incarner Jeanne d’Arc aux fêtes johanniques d’Orléans. Pourquoi pas après tout ? Elle semble bien sous tous rapports et je ne doute pas qu’elle soit très sympathique bien qu’elle ait un physique qui tendrait à laisser penser que ces fêtes johannique sont un genre de miss France pour les moches vertueuses – à part Charlotte d’Ornellas, bien sûr… Au fond, tout le monde se fout complètement de cette parade ringarde qui a des airs de téléfilm médiéval produit par le service public, et le fait de choisir une métisse aurait en d’autres temps laissé tout le monde indifférent, mais la situation démographique catastrophique du pays amène tout de même quelques interrogations sur le sens a donner à ce choix, qu’il ait été fait en toute innocence ou selon un plan de communication délibéré. Quelle que soit la réponse, ce n’est pas Mathilde qui pose problème, mais les millions de divers qui ne sont pas et ne seront jamais Jeanne d’Arc, un peu comme on est ou pas « Charlie ».

La question qui se profile est de savoir si la France est un principe moral et spirituel, qu’il soit républicain ou catholique, ou alors un pays dans lequel vit un peuple. Mathilde devient un noeud gordien qui enserre inextricablement ces deux conceptions et qu’il est difficile, sinon impossible de trancher, car y porter la proverbiale épée comporte le risque de l’existence même de cette chose aujourd’hui si difficile à saisir qu’on appelle la France. Il faudrait soit affirmer un racialisme qui est étranger à la tradition française soit se rendre à l’universalisme, fut-il chrétien ou républicain, qui pourtant creuse aujourd’hui la tombe du peuple français historique.

À vrai dire, ce fameux universalisme fonctionnait parfaitement quand il était un alibi au désir de puissance de la France – rappelons-nous Jules Ferry, parangon du républicanisme arrogant, qui, au nom de cet universalisme, affirmait haut et fort le devoir des races supérieurs à civiliser les races inférieures – et que nous avions les moyens de faire trembler le monde et de mettre au pas tout ce que le globe comptait de divers. Maintenant que certains idiots se sont mis à y croire et que d’autres, plus perfides, en ont fait un instrument d’humiliation du peuple français, l’universalisme se révèle un poison mortel. Il serait bon de se rappeler qu’en matière de politique, le respect des règles et des principes est la plus sûre façon de perdre. L’histoire est quelque chose de particulièrement cynique, et quiconque ne cherche pas à gagner doit se résoudre à vivre à genoux. Soit dit en passant, Coubertin était un aimable crétin dont aucun champion de boxe n’aurait voulu pour entraîneur, mais il semble malheureusement incarner à merveille la mentalité française.

Cette affaire a été l’occasion pour toute la droite de se montrer telle qu’en elle-même, c’est à dire de gauche. Nous sommes pris dans une toile d’araignée idéologique. La meilleure façon de réagir aurait été de ne rien faire et d’ignorer l’événement, mais la polémique a été lancée, l’air de ne pas y toucher, par un journal local qui se félicitait du caractère métisse de la jeune fille, façon de s’adonner à un « signalement de vertu » qui révèle surtout une obsession des universalistes pour la couleur de peau.

Il est bien triste qu’une jeune fille de 17 ans devienne l’otage d’une querelle idéologique qui a des airs de piège mortel, mais il est symbolique que ce soit à travers une Jeanne d’Arc métisse que ressurgisse, une fois de plus, le grand tabou actuel, face auquel nous sommes tous paralysés. Et on efface d’autant mieux notre histoire que nous n’avons plus de projet d’avenir collectif. C’est un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir. Nous cherchons encore l’épée qui tranchera le noeud gordien de l’universalisme français. Ne tardons pas trop tout de même.

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Les Tuches

J’ai découvert la bande-annonce des Tuches 3 et je dois reconnaître que le film a l’air assez marrant. Je ne suis pas spécialement amateur du genre et je n’irais pas jusqu’à payer pour le voir, mais il faut reconnaître que la débilité assumée de la chose fait rire. On est évidemment dans la veine « cht’is » sans le côté sinistre du navet de Danyboon dont on se demande comment il a pu plaire tant il est indigent et pénible (j’ai tenu 10 minutes). Ce film fait dans le bourrin, dans l’absence totale de finesse avec des gags qui ont l’air, du peu que j’ai pu en voir, relativement convenus mais efficaces.

Ce qui m’inquiète cependant, c’est que ce type de comédie soit tout ce que le cinéma français soit capable de produire (mis à part les pitreries levantines de tel ou tel que je ne nommerais pas) et que les Français aiment tant à se voir caricaturés en abrutis sympathiques mais inoffensif. Prenez le cinéma anglais : les comédies n’y utilisent pas systématiquement la figure du crétin, et ne le mettent que rarement en avant. Même Mr Bean, un peu dépassé aujourd’hui, avait un côté bizarre qui l’éloignait définitivement de la bêtise crue. L’humour anglais se déploie aussi bien dans des figures de gangsters que de politiciens ou de chômeurs, avec toujours cette distance sarcastique qui semble nous être absolument inaccessible, et qui surtout ne donne pas à l’Anglais l’idée qu’il est au fond un crétin sympa.

Il fut une époque où la comédie française savait être plus incisive, presque cynique parfois, et jouait sur la mise en ridicule des puissants et des pédants. Tout le comique de Louis de Funès réside dans la dérision du petit chef. Prenez les Bronzés ou le Père Noël est une ordure : on y trouve l’irrespect de ceux qui se prennent au sérieux, trait qu’on retrouve dans les comédies de Weber ou de Patrice Leconte. Toute cette veine tient à ce que la France est un pays de caste rigide et c’est bien pour cela que les comédies excellent à y ridiculiser les puissants, grands ou petits. Ce trait semble avoir progressivement disparu. On ne se moque plus que grassement du vulgaire, façon semble-t-il de dire au peuple de fermer sa gueule et de se voir con.

Il est triste que les Français adhèrent massivement à leur humiliation. Peut-être le méritent-ils, au fond.