Rage et amertume

J’étais là encore une fois. Le jour a été long, coincés que nous étions sur les Champs-Elysées. Et ce que j’y ai vu, et plus encore ce que j’ai vu autour, m’a fait monter l’amertume et la rage. Je croyais pouvoir surmonter par la raison la pulsion anarchiste qui sommeille en moi, mais ce jour l’a réveillé définitivement. Dès le matin sur le chemin, je les ai croisé, déjà vêtu de noir, masqués et casqués. S’il n’avait pas été si tôt, si certains d’entre eux n’avaient pas porté de petits boucliers en plexiglas bien reconnaissables, je les aurais pris pour des black blocs. Mais c’était bien des flics en civil, dont tous se cachaient le visage.  Quelle honte, quelle mauvaise conscience les travaillaient donc pour qu’ils agissent masqués, alors qu’un soldat français photographié au Mali avec un foulard couvrant son visage pour se protéger de la poussière avait déclenché un tollé ? Il n’y avait pas de poussière ce jour-là.  J’ai compris que la journée commençait mal.

Par chance j’ai pu passer outre les contrôles, gardant avec moi mes lunettes de piscine, mon casque et un peu de sérum physiologique au cas-où. Car ce jour-là, ils confisquaient tout. Les armes, c’est bien normal, mais aussi les éléments de protection, afin de nous rendre vulnérables à souhait, et même le précieux sérum qui n’a d’usage que curatif. Des strasbourgeois m’ont dit s’être fait contrôler douze fois avant d’arriver sur place, des jeunes à l’accent du sud avaient eu la chance de n’être filtrés que sept fois. Ce jour-là, ils étaient bien décidé à faire de nous des moutons, du bétail tout juste bon à tabasser tranquillement. Les salopards.

Je les ai vus, j’ai croisé leurs regards dans lesquels on sentait la tension et la peur. Un groupe en civil, dont presque tous étaient masqués une fois de plus, protégé par la masse des réguliers en uniforme, se chargeait d’interventions éclair dont l’une fut tellement brutale que d’un coup une masse de 200 gilets jaunes les chargea, les forçant à reculer mais malheureusement avec leur prise.

J’ai entendu des dizaines de funestes grenades GLI-F4, et dès le matin, à 10h30 à peine, nous avons été gazés copieusement.

Puis sur l’avenue Marceau, j’ai vu le chaos, la casse, le début de pillage. Et plus tard dans la soirée, alors que je traversais le 17ème arrondissement devenu une ville morte, dont tous les magasins étaient fermés, j’ai croisé de petites bandes de pillards, peste brune à la recherche d’un mauvais coup, qui avaient cassé ça et là des magasins au hasard sur leur passage. Pour eux, point de contrôle, point de charge, point de gaz.

Et le soir même je voyais les pillards se déchaîner en direct à la République, sans être outre mesure repoussés, je voyais aussi les blessés et les mutilés du jour. Les flics savent viser. Ils tirent à la tête, sans discernement, sans même qu’il y ait la moindre menace, parfois sur des individus qui se tiennent face à eux, à plusieurs dizaines de mètres, immobile et les bras écartés, en signe de défi peut-être mais de menace certainement pas. Et voila que les autorités se mettent à plastronner sur ce maintien de l’ordre exemplaire qui a couté un oeil à une jeune fille de 20 ans, ce maintien de l’ordre tellement exemplaire qu’il a laissé libre cours aux pillages et à la casse partout en France.

Menteurs ! Hypocrite ! Ils avaient tellement peur du peuple qu’ils avaient prévu un agent incapacitant hors-norme à bord de leurs blindés, comme dans une minable petite dictature du moyen-orient. Ils se félicitent de presque 2000 arrestations, qui presque toutes visent des citoyens en colère sur le seul motif parfois qu’ils avaient des masques à gaz dans le coffre de leur voiture. Ils se félicitent de gardes à vue abusives, mais laissent courir la racaille, et les quelques pillards qui passent enfin devant les tribunaux sont à peine condamnés et planifient à peine sortis du tribunal leur prochain week-end de rapines.

Il est beau, leur maintien de l’ordre. On voit leurs responsables syndicaux venir la larme à l’oeil sur les plateaux de télévisions nous dire combien leur métier est dur, mais sur le terrain ils font du zèle. Nous ne pourrons jamais leur faire confiance. On les a vu traîner une femme par les cheveux, on les a vu mettre un handicapé en chaise roulante à terre. Ce sont des salopards.  Je ne les ai jamais aimé, mais je les considérais comme un mal nécessaire qui méritait parfois un certain respect. Maintenant, je ne suis plus tout-à-fait sûr.

Qu’ils cognent donc la racaille, ils auront mon approbation. Mais je ne crois pas qu’ils auront jamais vraiment mon respect.

 

 

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