Bayonne

Un octogénaire a craqué. Il en a eu tellement marre de l’islam qu’il est passé à l’action. Résultat : une voiture brûlée et deux vieux musulmans blessés. Pas glorieux. Je passe sur les amalgames qui sont en l’espèce parfaitement autorisés, et même encouragés. Ils valent brevet de citoyenneté, et ce sera sans surprise que la meute journalistique va s’en donner à coeur joie, impliquant probablement Zemmour et ses horribles discours de haine dans la manoeuvre. On connaît la chanson. Et ils n’ont d’ailleurs pas tort à mon avis. Il y a beaucoup de gens en France qui ne doivent pas complètement désapprouver l’acte de ce lundi. Papy fait de la résistance, c’est un archétype qui parle aux Français. Comprenons nous bien : je réprouve bien sûr toute forme de violence, c’est l’évidence même. Ça va sans dire mais ça va encore mieux en le disant. Il n’empêche qu’on peut quand même se demander pourquoi ce genre de chose n’est pas arrivé plus tôt. À force d’attentats autrement plus meurtriers (le Bataclan ? Nice ? ça vous dit quelque chose ?) par des sectateurs de la religion de paix et d’amour, à force de déséquilibrés n’ayant rien à voir avec l’islam mais ayant quand même une fâcheuse tendance à en citer la profession de foi, on se demande comment les Français faisaient pour garder leur calme. Ils sont d’une patience d’ange ces gens-là, voyez vous, surtout que les pouvoirs publics ne donnent pas vraiment l’impression d’une volonté inébranlable de se tenir aux cotés du peuple pour lutter contre l’ennemi. La fautes aux amalgames, comme d’habitude.

Qui sait ce qui sortira de tout ça. Peut-être rien du tout. Peut-être une détermination implacable de nos élites à protéger l’islam. Peut-être aussi que ce sera une étincelle qui mettra le feu aux poudres. Et Dieu sait si la France est une véritable sainte-barbe.

Lecture du week-end

Je viens de finir le dernier livre de Christophe Guilluy intitulé No society. Simple, rapide à lire, Guilluy y résume les idées qu’on trouvait dans ses ouvrages précédents – l’axe principal étant la déconnexion entre les couches « périphériques » et la classe dominante, qui représente entre 20 et 25% de la population.

Ici, il annonce la fin, probablement définitive, des classes moyennes qui étaient le support de la démocratie libérale occidentale. Le mouvement touche quasiment tous les pays occidentaux développés, et l’apparition du populisme n’est pas un remous passager mais une tendance de fond qui témoigne du bouleversement profond des sociétés occidentales.

Ce qui est intéressant, c’est que la classe des citoyens périphériques représente la majorité de la population. C’est à la fois encourageant et déprimant, puisque cette majorité, réduite au silence par la classe dominante qui manipule symboles et discours afin de la faire disparaître du champ de ses préoccupations, possède un certain potentiel politique. Ce potentiel n’est évidemment (selon moi) qu’une force en gestation, et Guilluy pointe avec raison le fait que le mécontentements incarné par les Gilets Jaunes n’a débouché sur presque rien car aucune fraction de la classe dominante n’a voulu accompagner ce mouvement. Il faut d’ailleurs bien garder à l’esprit que sans une partie de l’élite, aucun mouvement social et politique n’a de chance d’aboutir.

Il note que ceux qui ont fait basculer l’élection pour Macron sont les fonctionnaires et les retraités, deux catégories qui ont voté selon leurs intérêts matériels, et qui paradoxalement se trouvent dans le collimateur dudit Macron. Ils seront punis par là où ils ont péché, et cela n’est pas pour me déplaire.

Guilluy est aussi intéressant sur le problème ethnique, qu’il ne creuse pas suffisamment à mon goût. Mais il pointe le fait que même les immigrés déjà bien installés se sentent menacés par les vagues plus récentes, contrairement à la doxa de la classe supérieure pour qui les immigrés sont forcément favorables à toujours plus d’immigration. Sur le sujet des seuls musulmans, il fait siens les chiffres de Tribalat selon lesquels la population musulmane de France pourrait arriver à 14 millions d’individus dans le pire des cas – ce qui me semble négliger le fait que l’effet sur la population risque d’être majeur si cette population est majoritairement jeune.

La conclusion de Guilluy prend à contre-pied l’idée d’un affrontement entre la classe dominante et le reste de la population : pour lui, il faut réintégrer la classe dominante dans la société. Si elle ne réussit pas à se reconnecter avec le reste du peuple, elle est vouée à disparaître. C’est une façon de répondre à la question de savoir si la société « uberisée » des métropoles est viable, superposant la classe dominante et ses seuls serviteurs majoritairement allogènes. La réponse est clairement non.

Reste à savoir ce que l’on va faire des citoyens périphériques, ici comme ailleurs. Nous vivons une époque déprimante, et qui deviendra probablement de plus en plus dure. Mais c’est une époque intéressante, car nous voyons la sacro-sainte démocratie libérale, qu’on croyait être le système final et définitif de l’histoire, disparaître peu à peu. Quant à savoir ce qui lui succédera, la réponse se trouve peut-être dans une science-fiction qui reste à écrire.

AéRERoport

Ce monde ne cesse de me surprendre. Le RER B qui va vers l’aéroport de Roissy est une sorte d’appartement-témoin du grand remplacement. Entre Gare du Nord et Villepinte, on côtoie la France du futur. Puis, par une mystérieuse inversion des flux, dès qu’on approche des stations desservant l’aéroport, on se croirait dans la France des années 60 – diversifiquement parlant.

On passe d’une humanité grouillante qui ne sait se tenir et dont le langage corporel même exhale l’avachissement, le désespoir ou l’exubérance des tropique, à un univers aseptisé aux lignes claires et nettes : nous voila sorti du RER pour entrer dans le hall de la gare TGV qui dessert l’aéroport de Roissy. Tout n’est que touristes, hommes d’affaires, passagers aux valises sombres qui roulent d’une sandwicherie haut-de-gamme à un kiosque à journaux qui vend une bouteille d’eau trois fois le prix de ce qu’elle coûte dans un magasin ordinaire.

Le pire est que ces deux mondes qui se côtoient sans se mêler, qui s’ignorent mutuellement, et dont les seuls points de contacts sont les ilotes issus de la diversité qui viennent servir les voyageurs en occupant tel ou tel emploi subalterne nécessaire au fonctionnement de ce monde figé aux lignes sobres, ces deux mondes disais-je, peuvent tout-à-fait fonctionner sous forme d’une société désagréable, dystopique, mais société quand même.

Jusqu’à preuve du contraire, ce monde macronien fonctionne, et rien ne semble vouloir sérieusement l’enrayer.

Le chasseur d’opium

« Vous comprenez, il fallait vraiment que je j’aille en enfer. J’avais, pour ainsi dire, le mal du pays ». Un type capable de commencer un livre par une telle phrase est assurément un punk et un génie. Dès que j’ai lu ces mots, j’ai su que je ne lâcherai pas ce livre, et il a tenu ses promesses. C’était Confessions d’un chasseur d’opium, et c’est ainsi que j’ai découvert, presque par hasard, Nick Tosches.

Ce fut l’une des révélations littéraires de ma vie. Un homme qui écrivait comme je l’aurais voulu, avec une volonté d’aller au plus noir tout en conservant une distance, une pointe d’humour, cette petite chose qui empêche de trop se prendre au sérieux. Sa prose est limpide et envoûtante. Avec lui nous voyageons vraiment.

Personnage fantasque, excessif et ne possédant probablement pas une personnalité très chaleureuse – on l’imagine bien sarcastique et un peu méprisant – il a été inégal dans sa production, qui tient à la fois de la chronique, du journalisme et, par moment, de la plus fine littérature. Mais il y a dans son écriture un mélange inégalable de charme et de rocknroll.

Nick Tosches est une étrange étoile. Une inspiration. Une fleur décadente capable des plus belles fulgurances. Un pont fugitif entre l’or et la boue.

Mauvaise pensée

Les effectifs de l’armée française, toutes armes confondues, sont d’environ 275 000 personnes. Ceux de la police, 150 000. En gros, le total est donc de 425 000 personnes, ce qui représentent une masse salariale non négligeable, soit dit en passant. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Sur ce nombre, il est probable que les individus réellement capable de combattre ne représentent même pas la moitié, dont 20% seulement sont sérieusement aguerris. J’avais entendu dire que les troupes réellement « combattantes » de l’armée de terre arrivait péniblement à 80 000 personnes – ce qui suffit juste à remplir le stade de France. Je ne sais pas si ce chiffre est fiable, mais quand bien même il serait possible de le doubler, cela ne changerait pas grand-chose. Quand à la police, on estime que les effectifs disponibles chaque jour à un instant précis varient de 5 à 20 000 personnes sur le terrain pour l’ensemble du territoire.

Il est évident que l’armée française n’est ni capable ni pensée pour lutter contre une invasion physique du territoire français par une armée étrangère, événement d’ailleurs très peu probable. (Spoiler : depuis 45, les pays européens ont délégué la défense de leur territoire aux Etat-Unis). La police quant à elle, dont les effectifs ont augmenté de 20% entre 1989 et 2006 – et probablement plus encore jusqu’à aujourd’hui – est très nettement destinée à surveiller la population plus qu’à combattre la criminalité, puisque cette dernière augmente de façon quasi-constante bien que nous ayons un policier pour 250 habitants.

Par ailleurs, certains responsables hauts placés et bien informés laissent entendre régulièrement qu’en cas de troubles massifs que pourraient générer nos amis des « quartiers », police et armée seraient débordées rapidement. Je peux les rassurer, il est peu probable que la racaille songe à déclencher des hostilités massives pour la simple et bonne raison que ce serait très mauvais pour le business, et que les dealers et autres criminels n’ont pas l’intention de se substituer à la CAF.

Cependant, on imagine ce que 50 ou 100 000 personnes déterminées pourraient faire, sans qu’il soit seulement nécessaire qu’elles se coordonnent entre elles. Si des loups solitaires se mettaient soudain à éclore, commettant quotidiennement des attentats partout sur le territoire, ce n’est pas uniquement le gouvernement qui tomberait mais le régime tout entier, et ce en moins d’un an. La jokerisation d’un très faible nombre d’individus pourrait déclencher le chaos. Ce scénario est peu probable, au moins dans l’immédiat. Mais je reste persuadé de la fragilité du système face à une menace inorganisée mais sérieuse.

Addendum

Il y a de nombreuses critiques négatives de Joker, qui reprochent en général au film son manque de fond et la vacuité de son personnage. Ces critiques ne sont pas infondées, et il est vrai que ce portrait d’un personnage fou et narcissique laisse un peu le spectateur sur sa faim. Mais cela est aussi un signe des temps : Arthur Fleck est un personnage qui ne porte aucun projet positif et dont le seul but semble d’être aimé et reconnu, quoi qu’il arrive. À défaut d’être aimé, il sera reconnu, mais paradoxalement sous un masque. Ce n’est pas lui qui devient célèbre mais le Joker. Fleck reste jusqu’au bout une créature vide qui n’accomplit rien.

Contrairement à Travis Bickle, qui avait le projet de sauver une jeune prostituée, ou à Rupert Pupkin qui cherchait la célébrité en préparant un véritable spectacle comique, Fleck ne fait pas grand-chose. Il se contente d’être cinglé, dépressif et victime. Victime des voyous, victime de ses collègues, victime de son patron, victime des mensonges de sa mère, victime enfin de la société qui coupe les crédits permettant son traitement. Joker, peut-être à son corps défendant, met ainsi en avant le travers principal de l’époque, de la fragilité des egos narcissiques qui ne savent que demander de l’attention, et qui se voient victimes de tout.

C’est probablement cet aspect nihiliste et vide qui rebute. Il est même possible que certains critiques ne comprennent tout simplement pas de quoi il s’agit, car ils ne peuvent imaginer un tel niveau de nihilisme et de désespoir. Pour eux, même un méchant doit avoir un motif, un projet. Un méchant doit être constructeur, ce qui l’anoblit un tant soit peu. On ne peut pas dire que ce soit le cas de Fleck, qui ne construit rien – ses tentatives de devenir humoristes ressemblent plus à une songerie creuse qu’à une vraie ambition – et se réalise uniquement dans le ressentiment violent dont il n’est qu’à peine l’initiateur, puisque à chaque fois ce sont les événements qui le force, pour ainsi dire, à agir.

Il est évident que cette faiblesse du personnage pèse un peu sur le film, notamment lors de la scène durant laquelle l’occasion est offerte au Joker de s’expliquer sur ses motivations quand il passe à la télévision. De motivation, il n’en a guère, et cette scène est faiblarde. On peut même dire qu’elle est ratée, mais peut-être ne pouvait-il en être autrement.

Ce qui reste, c’est ce nihilisme narcissique, hypersensible, de celui qui veut obtenir de la reconnaissance sans effort. Exactement une peinture de notre monde.

Signe des temps

J’ai vu Joker de Todd Philipps, et c’est presque aussi bon que ce que laissait présager la bande-annonce. Noirceur, violence, solitude, frustration et éclatement. Une photo remarquable, une bande-son impeccable et une mise en scène qui ne se laisse jamais aller au tape-à-l’oeil. Joker est formellement un très bon film, et ses thèmes touchent juste. Ce film a été annoncé par ses détracteurs comme un manifeste pour incels au bord du basculement, et il n’est pas loin de l’être. Signe des temps, il est probablement plus pessimiste que ses illustres prédécesseurs.

Le modèle est manifestement Taxi Driver, auquel on aurait greffé la dimension tragi-comique de The King of comedy. À chaque fois c’est le drame d’un loser solitaire, réprimé, ignoré, moqué. Un type qui n’est rien. Là où Travis Bickle se débat dans un combat existentiel pour assumer une masculinité qui lui échappe dans un monde trop complexe, Rupert Pupkin cherche à tout prix la reconnaissance et croit en lui-même jusqu’à l’aveuglement, et ce malgré son absence manifeste de talent. Il y a dans le personnage d’Arthur Fleck des éléments évidents : lui aussi est un dépressif solitaire qui se bourre de médicament et tient un journal qui ressemble fort à celui de Travis Bickle, mais il est également un clown pathétique et raté qui ne rêve, tout comme Rupert Pupkin, que de passer dans l’émission comique phare de la télévision.

Arthur Fleck cependant possède une dimension qui m’a semblé un peu décevante, celle de la maladie mentale avérée. Fou, il n’est plus entièrement responsable de ses actes, et la mécanique infernale de solitude et de désocialisation qui jouait parfaitement pour Bickle et Pupkin perd ici un peu de son utilité. On aurait aimé un Joker moins fou, ce qui l’aurait rendu forcément plus cynique et plus méchant – mais il semble que Todd Philipps ait reculé devant la possibilité de faire de son héros un méchant véritable. Il lui fallait cette excuse de la maladie mentale pour désamorcer les implications les plus effrayantes de son personnage.

Ce qu’il y a de commun entre Bickle, Fleck et Pupkin, c’est l’absence totale de père, donc de guide et de garde-fou. Dans Taxi Driver, nous ne savons presque rien des parents de Travis, à qui il écrit régulièrement et dont nous ne pouvons même pas dire qu’ils existent réellement. Si Travis a bien un père et une mère, il a quasiment rompu avec eux et se place comme une sorte d’orphelin, un homme qui, selon ses propres mots, a été poursuivi par la solitude toute sa vie. Arthur Fleck et Rupert Pupkin sont bien plus proches. Tous deux vivent avec leur mère et ne connaissent aucune figure paternelle. La mère de Pupkin ne nous est connu que par sa voix et est reléguée au second plan, mais l’admiration de Pupkin pour un animateur de télévision célèbre est évidemment une recherche de figure paternelle dont l’absence dans sa vie laisse le champ libre à la mythomanie puis à la violence. Le cas d’Arthur Fleck est un peu moins subtil. Todd Philipps nous montre franchement la relation malaisante, malsaine qu’il a avec une mère dont nous apprendrons par la suite qu’elle n’est qu’adoptive (ce qui permettra de faire passer son meurtre par Arthur), et met en évidence la recherche d’un père. Arthur Fleck est rejeté par le riche Thomas Wayne puis méprisé et moqué par le présentateur de son émission préférée. Double échec, double frustration.

La relation de Arthur Fleck aux femmes reste de l’ordre de l’imaginaire, mais ne possède pas la dimension frustrante centrale qu’on trouve dans Taxi Driver. Au fond, dans Joker, l’accès aux femmes n’est même pas une possibilité pour Fleck. Pour lui, tout est joué d’avance et cette porte est fermée quoi qu’il arrive, alors que Travis Bickle et, dans une moindre mesure, Rupert Pupkin, pouvaient nourrir un espoir de relation avant que tout ne s’écroule, en partie par leur faute. Arthur Fleck est un looser intégral, un outcast, comme le montre sa proximité avec le nain qu’il épargne après avoir massacré un collègue de travail. Fleck est déjà du côté des freaks, des monstres, des anormaux.

C’est une peinture assez angoissante de ce que peut vivre un incel, ce célibataire involontaire qui devient une figure ignorée mais centrale de notre monde. Le Joker en est évidemment une version outrée, grotesque, extrême, mais il pointe l’existence de ces hommes, jeunes ou moins jeunes, qui ne peuvent trouver leur juste place dans la société. Le Joker est une façon de se pencher sur ces hommes, d’essayer de les faire venir progressivement sur le devant de la scène. Plus personne ne peut croire au super-héros, ils sont en toc, alors que le Joker est beaucoup plus réel dans ses outrances. Il est d’ailleurs étonnant de voir la confrontation entre le Joker et le jeune Bruce Wayne, futur Batman, qui n’a qu’une dizaine d’années. Wayne est dépeint comme un gamin dont on devine qu’il est privilégié et a un destin tout tracé de personnage supérieur. Face à lui, et qui se croit son frère, nous voyons un Joker déjà homme, et qui a déjà tout raté par un mélange de fatalité et de basse naissance – il est d’abord un bâtard puis finalement un enfant abandonné, celui dont personne n’a voulu sinon une femme dérangée mentalement qui l’a adopté. Le Joker, c’est la figure de cet homme qui, dès le départ, n’a eu aucune chance. Pour qui il n’y avait rien, sinon une vie d’échecs et de renoncements.

C’est là que prend racine la dimension sociale du film, brute et simpliste, mais dont le message limpide est celle d’une révolte désespérée, envieuse et fatalement vouée à la violence puis à l’échec, de tous ceux qui sont considérés par la puissants comme, selon les mots du riche Thomas Wayne, « des clowns » – un mépris et une morgue qui rappellent de façon frappante Macron parlant des « gens qui ne sont rien ». Sous le masque de clowns grotesques, la populace se livre à un déchaînement de violence initiée à son corps défendant par Arthur Fleck. Cela fait écho de façon étonnante à la révolte furieuse mais un peu vaine des giles jaunes qui ne trouvent plus comme exutoire à leur colère que l’affrontement et l’accusation des riches et des puissants.

Malgré un certain manichéisme, Joker met le doigt sur quelque chose de très profond. La révolte n’est plus celle des peuples opprimés mais conscients politiquement, et ne mènera nulle part sinon à la violence libératrice sans lendemain. Il ne reste rien des luttes sociales, il n’y a plus que des individus plus ou moins résignés, plus ou moins équilibrés, et dont les plus brisés d’entre eux sont ceux qui, n’ayant plus rien à perdre, vont basculer et entraîner dans leur chute celle de toute la société. Mais comme il le dit lui-même, Joker ne fait pas de politique. Il est un pur nihiliste dont les difficultés existentielles sont décuplées par les difficultés sociales. C’est le visage moderne de la révolte face aux puissants : il sait qu’il n’obtiendra rien et ne prend même pas la peine de demander quoi que ce soit, seule lui suffit la catharsis de la violence. C’est un personnage grotesque pour une époque grotesque.

Le plus beau reste son attitude altière et décontractée de rockstar une fois qu’il a basculé dans la violence et revêtu son costume. Voila un homme qui ne peut se sentir bien que dans le chaos. Il n’y a pas grand-chose à faire contre ce genre de personnage.

Passé hermétique

Je lis en ce moment le livre de Georges Buisson dans lequel il parle de son père Patrick Buisson. Le livre est inititulé L’Ennemi, ce qui vous donne une idée de l’esprit dans lequel il est écrit. J’en ferai peut-être une rapide critique une fois que je l’aurais terminé. Pour l’instant, si on met de côté les passages malaisants qui frisent l’obscène dans lesquels l’auteur étalent les drames conjugaux de ses parents et le style parfois un peu condescendants et truffé de formules à l’emporte-pièce qui se croient intelligentes et décisive, l’auteur raconte surtout l’histoire des mouvements d’extrême-droite en France à partir des années 60.

Il raconte assez bien comment le mouvement de mai 68 a pris naissance à Nanterre et les démêlés d’Occident avec les divers groupes gauchistes. Ce qui est frappant, c’est combien les revendications et les discours de l’époque sont totalement incompréhensibles aujourd’hui. C’est littéralement un autre monde. Les préoccupations de l’époque nous sont complètement étrangères, à quelques exceptions près. Il faut bien se souvenir que l’acte emblématique par lequel commencèrent les événements de mai 68 sont une intrusion d’étudiants dans le bâtiment réservé aux filles – les hébergements de l’époque n’étaient pas mixtes. La revendication initiale la plus claire et la plus directe était d’avoir accès au bâtiment des filles. Certes, il y avait d’autres choses autour, mais il est symptomatique que la demande-phare soit de pouvoir aller baiser. Tout cela n’était qu’hédonisme bourgeois. On prend conscience de la distance qui nous sépare de cet état d’esprit et de cette époque lorsqu’on voit qu’une revendication contemporaine des féministes est la mise en place de « safe-space » pour les femmes (et accessoirement, cette idée de « safe space » s’étend à tout ce qui se considère peu ou prou comme victime d’un oppression réelle ou fantasmé du « patriarcat blanc »).

En 68, on voulait mêler les filles et les garçons. Aujourd’hui, l’urgence est de les séparer.

Mort lente

À la longue, j’avais presque oublié les Gilets Jaunes qui m’avaient pourtant enthousiasmé à leur début. Il faut dire que cela fait quasiment un an que tout cela a débuté. Fatalement, une certaine habitude, sinon une lassitude, finit par s’installer. Ils sont venus se rappeler à mon bon souvenir en bloquant momentanément la place de Clichy.

Ce que j’y ai vu était bien pathétique et ressemblait plus à une fin de cortège de n’importe quel manif de syndicalistes. Une petit fanfare, quelques slogans, un drapeau cubain orné du faciès discutable de Che Guevara… il ne manquait que la bière et les saucisses pour qu’on se croit à la fête de l’Huma. Les flics étaient particulièrement détendus, peu nombreux et sans casque. Fini les flash-balls, les GLI et les coups de matraque, preuve que le mouvement, à Paris au moins, est devenu complètement inoffensif.

L’extrême-gauche, experte en récupération, s’est chargée de cette domestication, prenant ainsi les Gilets Jaunes en tenaille avec la police qui, elle, se chargeait de cogner. Stratégie concertée ou incroyable convergence de pensées et d’intentions, je ne m’avancerais pas à risquer une hypothèse, mais nous ne pouvons que constater le résultat.

Tout mouvement populaire est condamné à l’échec s’il ne se trouve ni chefs ni projet politique tangible. Par manque de relai dans les élites, par absence de vision d’avenir claire autre que la réduction des taxes sur le gasoil (dont les Gilets Jaunes d’origine n’ont obtenu que le timide report), le mouvement était condamné à s’enliser. Le peuple ne gagne jamais s’il est seul, quelle que soit la légitimité de sa colère. Passé l’excitation des débuts, passé le rêve d’une ambiance d’insurrection, il ne reste qu’une lente agonie.

Des meneurs du début, on n’entend presque plus parler. Seul Jérôme Rodriguez survit entouré de figures de l’extrême-gauche, gloriole insuffisante à mon avis pour le prix d’un oeil. Ingrid la rouquine, après ses tentatives avortées de se lancer dans le journalisme puis la politique, a fini par réussir à améliorer son ordinaire en publiant un livre dont je ne saurai jamais s’il est bon ou mauvais vu que je n’ai pas l’intention de le lire. Elle en tirera un petit chèque, ce qui semble avoir été une de ses motivations principale dès le début. Soyons indulgents : il faut bien vivre. Les autres, bien malin qui saura dire ce qu’ils sont devenus. C’était fatal : de meneur, il est plus difficile qu’on ne croit de se transformer en chef.

Il y a là une terrible fatalité qui semble peser sur le peuple français, qui est à la fois particulièrement intelligent et particulièrement con. Il finit toujours refait par les puissants et par l’histoire malgré un instinct politique profond qui ne le trompe que rarement. Mais après tout, fallait-il attendre quelque chose de gens qui ont voté pour Chirac non pas une, mais deux fois ?

Il y a quelque chose de profondément célinien dans tout cela.

Normalisation

L’urbanisme m’obsède ces derniers temps. Je me suis toujours demandé s’il fallait ou non interdire les devantures moches, les jeux de mots catastrophiques sur les enseignes des coiffeurs (il semble y avoir chez cette corporation une spécialisation dans le très mauvais goût en matière de dénomination) et les typographies criminellement laides, sans parler de ces enseignes lumineuses bon marché qui annonce en général un kebab ou un bazar bas-de-gamme.

Évidemment, interdire le laid serait trop subjectif, et l’on sait à quel point nos édiles et législateurs adorent tout ce qui est moche, comme en témoignent les innombrables « sculptures » qu’on est forcé d’admirer sur les ronds-point de tout le pays ou les acquisitions de la Mairie de Paris, dont la dernière en date est écoeurante de nihilisme et d’obscénité. Il faudrait alors imposer une norme, une charte graphique que seraient obligés de suivre les commerces et autres activités ayant pignon sur rue. Finis les logos simplistes, les couleurs infectes, les typographies ridicules. Fini le look « agence immobilière » ou « opticien franchisé », place au beau, ou au moins à l’harmonieux.

Bien sûr, le risque est double : la charte graphique d’une ville pourrait être réussie et faire sa renommée mondiale – c’est en quelque sorte l’oeuvre de Haussmann qui a fait de Paris la ville qui mérite, malgré tout, son titre de plus belle ville du monde (d’un point de vue purement architectural) – mais si ladite charte est mise en place par des individus comme ceux qui tiennent aujourd’hui la Mairie de Paris, le résultat serait évidemment une insupportable catastrophe. L’autre risque est de voir toute une ville se transformer en vaste quartier boboïsé, qui serait un enfer d’enseignes écrites en helvetica et d’ampoules à filaments apparents, ou alors un monde pseudo-vintage en toc intégral. Notez bien que cette esthétique néo-rétro ou brooklynienne s’est développée de façon autonome et a quand même eu du bon, surtout quand on sait à quoi ressemblait un bar-tabac « populaire » des années 80, surtout quand le tenancier essayait pathétiquement d’y mettre les codes esthétiques criards de l’époque. Mais qu’elle soit une esthétique imposée jusqu’à la nausée ne constituerait pas nécessairement un progrès.

La solution serait évidemment d’avoir des dirigeants dignes de ce nom qui sauraient insuffler une esthétique dans leur projet politique, jouant pour moitié de contraintes et pour moitié d’adhésion spontanée. Il semble qu’à ce jeu, les rois et les aristocrates aient en général meilleur goût que les fonctionnaires et les parvenus du suffrage universel. N’oublions pas que cet imbécile de Pompidou détestait le style nouille et nous a ainsi privé d’un grand nombre de station de métro dont l’esthétique, qu’on l’aimât ou non, témoignait d’une vrai recherche artistique. Ce même Pompidou nous a laissé le fameux « centre » qu’on désigne par son nom et qui a du mal à vieillir dignement – mais le plus étonnant est qu’on a réussi depuis à faire nettement pire.

Une fois de plus, la solution est surtout morale : quand nous serons débarrassé des gens qui admirent Jeff Koons et ne jure que par le verre et l’acier, il se peut que les villes redeviennent moins moches.