Avant la morale

Ce que nous aimons dans les animaux est leur innocence. Ils la partagent un temps très court avec les très jeunes humains, lorsque ceux-ci ne sont que des nourrissons. Puis vient l’éducation, la pensée, la morale, bref, la civilisation. La fascination actuelle pour la cause animale vient probablement de cette innocence fondamentale que nous décelons chez les animaux. L’animal ne pense pas à mal – si tant est qu’il pense, ce qu’il est parfois de bon ton de mettre en doute mais que la réalité affirme : certains animaux, notamment les corbeaux, sont capables d’utiliser des outils selon des processus qui requièrent plusieurs étapes avant d’arriver au résultat final, preuve qu’il y a un début de capacité d’abstraction chez eux. L’animal, surtout à l’état sauvage, se contente de vivre.

Il tue, il est tué, et rien de tout cela ne peut être entaché de la moindre considération morale. L’animal domestique même ne connaît ni bien ni mal, à part peut-être certains animaux dressés qui sont capables de comprendre quand ils ont fait quelque chose qui plaît ou déplaît à leur maître. L’éducation, sous sa forme la plus simple de dressage, en fait des sujets pré-moraux : on ne peut véritablement dire qu’ils ont conscience du bien et du mal, mais ils comprennent que certaines choses se font et d’autres non. J’oserais même aller jusqu’à dire que certains animaux développe une sorte de notion du juste et de l’injuste, me basant sur une expérience personnelle. Quand j’étais jeune, nous avions un chien de bonne taille. Un jour, mon père s’énerva contre lui à tort : ce fut la seule fois où le chien se retourna contre lui et le mordit, et il était manifeste, pour quiconque assistant à la scène, que le chien se sentait en quelque sorte lésé.

Mais dans l’ensemble, l’animal n’est pas moral. Il peut connaître les mêmes émotions élémentaires que l’homme : la peur, évidemment, probablement aussi la colère, l’affection, la joie et la tristesse. Mais il ne connaît ni honte ni dégoût. Il est pure action et vit dans l’instant. Nous ne pouvons lui reprocher grand-chose, et par conséquent, il nous semble injuste de lui faire du mal. Car l’animal est sensible – et nous lui prêtons parfois à tort une sensibilité aussi complexe que la notre.

Il est bon de s’abstenir de cruauté envers les animaux et de respecter leur innocence, la seule qui soit réelle. Mais il est dangereux de vouloir en faire nos égaux : nous y dissoudrions notre responsabilité et notre morale. Nous ne serons jamais aussi innocent qu’un animal, mais c’est justement parce que nous pouvons réfréner en nous la violence sans remord dont ils sont capables.

La pire chose qui puisse nous arriver est de perdre notre responsabilité. C’est-à-dire de nous croire nous aussi innocents de tout.

3 réflexions sur « Avant la morale »

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