Lecture du week-end

Je viens de finir le dernier livre de Christophe Guilluy intitulé No society. Simple, rapide à lire, Guilluy y résume les idées qu’on trouvait dans ses ouvrages précédents – l’axe principal étant la déconnexion entre les couches « périphériques » et la classe dominante, qui représente entre 20 et 25% de la population.

Ici, il annonce la fin, probablement définitive, des classes moyennes qui étaient le support de la démocratie libérale occidentale. Le mouvement touche quasiment tous les pays occidentaux développés, et l’apparition du populisme n’est pas un remous passager mais une tendance de fond qui témoigne du bouleversement profond des sociétés occidentales.

Ce qui est intéressant, c’est que la classe des citoyens périphériques représente la majorité de la population. C’est à la fois encourageant et déprimant, puisque cette majorité, réduite au silence par la classe dominante qui manipule symboles et discours afin de la faire disparaître du champ de ses préoccupations, possède un certain potentiel politique. Ce potentiel n’est évidemment (selon moi) qu’une force en gestation, et Guilluy pointe avec raison le fait que le mécontentements incarné par les Gilets Jaunes n’a débouché sur presque rien car aucune fraction de la classe dominante n’a voulu accompagner ce mouvement. Il faut d’ailleurs bien garder à l’esprit que sans une partie de l’élite, aucun mouvement social et politique n’a de chance d’aboutir.

Il note que ceux qui ont fait basculer l’élection pour Macron sont les fonctionnaires et les retraités, deux catégories qui ont voté selon leurs intérêts matériels, et qui paradoxalement se trouvent dans le collimateur dudit Macron. Ils seront punis par là où ils ont péché, et cela n’est pas pour me déplaire.

Guilluy est aussi intéressant sur le problème ethnique, qu’il ne creuse pas suffisamment à mon goût. Mais il pointe le fait que même les immigrés déjà bien installés se sentent menacés par les vagues plus récentes, contrairement à la doxa de la classe supérieure pour qui les immigrés sont forcément favorables à toujours plus d’immigration. Sur le sujet des seuls musulmans, il fait siens les chiffres de Tribalat selon lesquels la population musulmane de France pourrait arriver à 14 millions d’individus dans le pire des cas – ce qui me semble négliger le fait que l’effet sur la population risque d’être majeur si cette population est majoritairement jeune.

La conclusion de Guilluy prend à contre-pied l’idée d’un affrontement entre la classe dominante et le reste de la population : pour lui, il faut réintégrer la classe dominante dans la société. Si elle ne réussit pas à se reconnecter avec le reste du peuple, elle est vouée à disparaître. C’est une façon de répondre à la question de savoir si la société « uberisée » des métropoles est viable, superposant la classe dominante et ses seuls serviteurs majoritairement allogènes. La réponse est clairement non.

Reste à savoir ce que l’on va faire des citoyens périphériques, ici comme ailleurs. Nous vivons une époque déprimante, et qui deviendra probablement de plus en plus dure. Mais c’est une époque intéressante, car nous voyons la sacro-sainte démocratie libérale, qu’on croyait être le système final et définitif de l’histoire, disparaître peu à peu. Quant à savoir ce qui lui succédera, la réponse se trouve peut-être dans une science-fiction qui reste à écrire.

Le chasseur d’opium

« Vous comprenez, il fallait vraiment que je j’aille en enfer. J’avais, pour ainsi dire, le mal du pays ». Un type capable de commencer un livre par une telle phrase est assurément un punk et un génie. Dès que j’ai lu ces mots, j’ai su que je ne lâcherai pas ce livre, et il a tenu ses promesses. C’était Confessions d’un chasseur d’opium, et c’est ainsi que j’ai découvert, presque par hasard, Nick Tosches.

Ce fut l’une des révélations littéraires de ma vie. Un homme qui écrivait comme je l’aurais voulu, avec une volonté d’aller au plus noir tout en conservant une distance, une pointe d’humour, cette petite chose qui empêche de trop se prendre au sérieux. Sa prose est limpide et envoûtante. Avec lui nous voyageons vraiment.

Personnage fantasque, excessif et ne possédant probablement pas une personnalité très chaleureuse – on l’imagine bien sarcastique et un peu méprisant – il a été inégal dans sa production, qui tient à la fois de la chronique, du journalisme et, par moment, de la plus fine littérature. Mais il y a dans son écriture un mélange inégalable de charme et de rocknroll.

Nick Tosches est une étrange étoile. Une inspiration. Une fleur décadente capable des plus belles fulgurances. Un pont fugitif entre l’or et la boue.

Passé hermétique

Je lis en ce moment le livre de Georges Buisson dans lequel il parle de son père Patrick Buisson. Le livre est inititulé L’Ennemi, ce qui vous donne une idée de l’esprit dans lequel il est écrit. J’en ferai peut-être une rapide critique une fois que je l’aurais terminé. Pour l’instant, si on met de côté les passages malaisants qui frisent l’obscène dans lesquels l’auteur étalent les drames conjugaux de ses parents et le style parfois un peu condescendants et truffé de formules à l’emporte-pièce qui se croient intelligentes et décisive, l’auteur raconte surtout l’histoire des mouvements d’extrême-droite en France à partir des années 60.

Il raconte assez bien comment le mouvement de mai 68 a pris naissance à Nanterre et les démêlés d’Occident avec les divers groupes gauchistes. Ce qui est frappant, c’est combien les revendications et les discours de l’époque sont totalement incompréhensibles aujourd’hui. C’est littéralement un autre monde. Les préoccupations de l’époque nous sont complètement étrangères, à quelques exceptions près. Il faut bien se souvenir que l’acte emblématique par lequel commencèrent les événements de mai 68 sont une intrusion d’étudiants dans le bâtiment réservé aux filles – les hébergements de l’époque n’étaient pas mixtes. La revendication initiale la plus claire et la plus directe était d’avoir accès au bâtiment des filles. Certes, il y avait d’autres choses autour, mais il est symptomatique que la demande-phare soit de pouvoir aller baiser. Tout cela n’était qu’hédonisme bourgeois. On prend conscience de la distance qui nous sépare de cet état d’esprit et de cette époque lorsqu’on voit qu’une revendication contemporaine des féministes est la mise en place de « safe-space » pour les femmes (et accessoirement, cette idée de « safe space » s’étend à tout ce qui se considère peu ou prou comme victime d’un oppression réelle ou fantasmé du « patriarcat blanc »).

En 68, on voulait mêler les filles et les garçons. Aujourd’hui, l’urgence est de les séparer.

Pierre Manent et les intellectuels libéraux

Une question qui m’a toujours taraudée est celle de l’antériorité ou de la postériorité des théories politiques sur les faits. Les idées influencent-elles le réel ou ne font-elles que le décrire après coup ? Je suis plutôt partisan de la seconde solution, ayant dérivé d’une jeunesse hautement idéaliste à un pragmatisme parfois un peu brut. Ne négligeant cependant pas l’histoire des idées, j’ai lu récemment le bon livre de Pierre Manent Histoire intellectuelle du libéralisme.

Pierre Manent me semble prêcher pour sa paroisse. Pour lui, la philosophie classique décrivait après-coup le monde politique dans lequel vivait les hommes qui la produisait, alors que les libéraux, dont le premier fut Hobbes, auraient eu sinon une influence du moins un temps d’avance intellectuel sur la mise en place de régimes politiques qui, bon an mal an, ont fini par mettre l’individu au centre de la chose politique et distingué nettement société et État. Certaines analyses sont particulièrement frappantes quant au processus qui amène l’individu à se penser à la fois égal et indifférent à ses semblables, et qui ultimement abouti à une société relativement policée mais dans laquelle il ne se passe plus grand-chose et qui devient, en un sens, a-politique.

Il me semble cependant que Pierre Manent cède à une naïveté commune aux intellectuelles (naïveté qui frisait la bêtise dans son approche de l’islam, mais ceci est une autre histoire) qui est de croire que, finalement, nous pourrons sortir de l’histoire, dont la matière est la violence, grâce à l’aboutissement d’un régime qui ne connaîtra plus que des individus liés par la loi. Le point aveugle de ce type de raisonnement est qu’il refuse de voir les hommes comme ce qu’ils sont en réalité : des animaux sociaux. Nous sommes renvoyés à Aristote, qui pointait l’importante de ce qu’il appelait la philia dans la cité : il faut une sorte de fraternité, d’affect commun aux membres d’une entité politique. Sans cela, la cité n’existe plus. C’est exactement ce à quoi nous assistons dans nos modernes sociétés démocratiques libérales. Le sentiment de communauté d’affect se délite et dès lors la société elle-même tend à ne devenir que le champ dans lequel  se meuvent des individus esseulés – situation éminemment dangereuse quand au sein mêmes de ces sociétés se développent des groupes proposant une fidélité très forte entre leurs membres, et qui de plus ont le désir de former une contre-société destinée à détruire la société d’accueil.

J’en profite par ailleurs pour pointer le fait que la plupart des philosophes ayant produit des théories basées sur l’hypothèse d’un « état de nature » totalement fictif (Hobbes, Locke, Rousseau notamment) se sont gravement trompés sur un point au moins : l’homme n’est JAMAIS seul. C’est un animal social, et les ermites absolus sont des exceptions. Même les premiers hommes, qui vivaient effectivement une sorte d’état de nature, vivaient en groupe. Ce besoin est tel dans l’espèce humaine qu’il est souvent préférable de mourir que d’être exclu. Hobbes basait toute sa théorie sur le fait que la plus grande peur de l’homme est de mourir. Ce n’est pas faux pour un homme pris dans une société déjà policée, mais il est des circonstances dans lesquelles un homme craint beaucoup plus de passer pour lâche et d’être exclu du groupe que de mourir : c’est le cas de toutes les guerres. Il serait facile à n’importe quel soldat de refuser de se battre, mais il est insupportable à la plupart de se voir désigné comme paria suite à cette défection.

L’homme est un animal grégaire et la plupart de ses actions sont en réalité programmées par l’espèce pour la survie du groupe. Cette nécessité d’appartenir à un groupe et d’être identifié comme tel n’avait pas été détecté par les libéraux pour la bonne et simple raison que cela allait de soi. Ils vivaient dans des sociétés qui, bien qu’elles soient le lieu d’affrontements violents de groupes opposés (et c’est justement en réaction à cet état de guerre civile que Hobbes proposait sa thérorie du souverain), n’en incluaient pas moins l’homme dans tel ou tel groupe, selon telle ou telle fidélité.

Si grand que soient Hobbes et ses successeurs, Aristote reste le maître, car il avait compris l’humain.

Quelles élections ?

Beaucoup de boulot et un manque irrépressible d’intérêt pour l’actualité ont ralenti un peu mon blog ces derniers temps. Il faut dire qu’entre la fissure anale d’un délinquant et les mésaventures archi-prévisibles des Fillon et Marine, les récents événements sont d’un ennui mortel. On a l’impression d’assister pour la nième fois à une mauvaise pièce de théâtre dont le grotesque enfle de façon inversement proportionnelle à la sincérité des protagonistes. Les journalistes eux-même ne croient plus vraiment à tout ce cirque qu’ils orchestrent en permanence et n’ont plus que pour unique solution d’en remettre des couches bien épaisses. La quantité, après tout, est une qualité par elle-même et permet de maintenir quelques instants de plus l’illusion.

Impossible donc de s’intéresser à l’élection présidentielle qui me paraît cette fois être une chose dont j’en viens à douter qu’elle arrive véritablement. C’est 2012 en pire. J’ai voté à toutes les élections depuis que j’ai l’âge légal pour participer à ce genre de choses interdites aux moins de 18 ans, mais cette fois, je doute. L’abstention façon Micberth me tente de plus en plus, mais un réflexe frileux et peut-être moutonnier me pousse à faire mon devoir, qui sonne plus comme celui d’un obligation conjugale pénible que comme le glorieux sacrifice d’un poilu. De plus, j’ai toujours eu la faiblesse de répondre à ceux qui critiquaient la politique sans avoir voté qu’ils auraient pu commencer par prendre leur carte d’électeur – histoire authentique, puisque la personne la plus râleuse que je connaisse au sujet de nos institutions et politiciens n’ai jamais pris la peine de s’inscrire sur une liste électorale et se pose pourtant en fervent défenseur de la république. Allez comprendre.

En attendant, je continue ma lecture du fameux Mallet et Isaac. Le second tome est consacré à l’âge classique, qui fourmille de guerres de religions en tous genres et de réactions nobiliaires. À croire que la France ne peut vivre sans trahison permanente de ses élites qui empêchent toute réforme et sans guerre, civile ou non.

Autre lecture fascinante : Les Derniers Jours, de Michel de Jaehgere. Un gros livre sur la chute de l’empire romain qui se lit vite malgré son nombre de pages conséquent (près de 700) et qui nous montre l’installation progressive des barbares dans l’empire finissant – et il faut noter au passage que ces fameux barbares germaniques, qui fascinent tant certains, n’étaient pas franchement les guerriers invincibles qu’on aiment à se représenter car s’ils ont envahi l’empire, c’est parce qu’ils fuyaient devant les Huns, et que la plupart de leurs confrontations avec une armée romaine organisée ont tourné à leur désavantage. Intéressant de voir comment des bandes de pillards frustes ont finit par prendre pied dans une société encore colossalement riche, mais en déliquescence complète. L’auteur ne se risque pas à répondre à la question mille fois débattue de ce qui a conduit à la chute de l’empire, mais il suggère quelques pistes qui sont évidemment en résonance avec des phénomènes que nous ne connaissons que trop bien : perte de sens civique, avortement généralisé, difficulté de recrutement des soldats parmi le peuple autochtone…

Courage, avec un peu de chance, on rigolera un peu en mai prochain

Tocqueville et la démocratie

« Ainsi non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur. »

Tocqueville, De la Démocratie en Amérique II – 2ème partie ch. 2

On y est arrivé. Effrayant.

Un peu de lecture

L’actualité est tellement déprimante que je me lasse de la commenter. Par contre, je suis tombé par hasard sur une réédition en poche des fameux manuels d’histoire Malet et Isaac. J’ai acheté le premier tome sur l’antiquité et le moyen-âge, ça se lit très bien. Très clair, simple, ces livres donnaient assurément de bonnes bases – malgré quelques inévitables clichés, mais il faut bien comprendre que tout cela date du début du XXème siècle. Le plus étonnant est que le manuel en question était destiné à des élèves de 5ème et de 4ème. Au vu du niveau de langue avec lequel est écrit ce livre, je ne peut m’empêcher de me demander si des élèves de « niveau bac » d’aujourd’hui, comme on dit, seraient capable de le lire, sans parler d’en retenir le contenu.