Passé hermétique

Je lis en ce moment le livre de Georges Buisson dans lequel il parle de son père Patrick Buisson. Le livre est inititulé L’Ennemi, ce qui vous donne une idée de l’esprit dans lequel il est écrit. J’en ferai peut-être une rapide critique une fois que je l’aurais terminé. Pour l’instant, si on met de côté les passages malaisants qui frisent l’obscène dans lesquels l’auteur étalent les drames conjugaux de ses parents et le style parfois un peu condescendants et truffé de formules à l’emporte-pièce qui se croient intelligentes et décisive, l’auteur raconte surtout l’histoire des mouvements d’extrême-droite en France à partir des années 60.

Il raconte assez bien comment le mouvement de mai 68 a pris naissance à Nanterre et les démêlés d’Occident avec les divers groupes gauchistes. Ce qui est frappant, c’est combien les revendications et les discours de l’époque sont totalement incompréhensibles aujourd’hui. C’est littéralement un autre monde. Les préoccupations de l’époque nous sont complètement étrangères, à quelques exceptions près. Il faut bien se souvenir que l’acte emblématique par lequel commencèrent les événements de mai 68 sont une intrusion d’étudiants dans le bâtiment réservé aux filles – les hébergements de l’époque n’étaient pas mixtes. La revendication initiale la plus claire et la plus directe était d’avoir accès au bâtiment des filles. Certes, il y avait d’autres choses autour, mais il est symptomatique que la demande-phare soit de pouvoir aller baiser. Tout cela n’était qu’hédonisme bourgeois. On prend conscience de la distance qui nous sépare de cet état d’esprit et de cette époque lorsqu’on voit qu’une revendication contemporaine des féministes est la mise en place de « safe-space » pour les femmes (et accessoirement, cette idée de « safe space » s’étend à tout ce qui se considère peu ou prou comme victime d’un oppression réelle ou fantasmé du « patriarcat blanc »).

En 68, on voulait mêler les filles et les garçons. Aujourd’hui, l’urgence est de les séparer.

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Mort lente

À la longue, j’avais presque oublié les Gilets Jaunes qui m’avaient pourtant enthousiasmé à leur début. Il faut dire que cela fait quasiment un an que tout cela a débuté. Fatalement, une certaine habitude, sinon une lassitude, finit par s’installer. Ils sont venus se rappeler à mon bon souvenir en bloquant momentanément la place de Clichy.

Ce que j’y ai vu était bien pathétique et ressemblait plus à une fin de cortège de n’importe quel manif de syndicalistes. Une petit fanfare, quelques slogans, un drapeau cubain orné du faciès discutable de Che Guevara… il ne manquait que la bière et les saucisses pour qu’on se croit à la fête de l’Huma. Les flics étaient particulièrement détendus, peu nombreux et sans casque. Fini les flash-balls, les GLI et les coups de matraque, preuve que le mouvement, à Paris au moins, est devenu complètement inoffensif.

L’extrême-gauche, experte en récupération, s’est chargée de cette domestication, prenant ainsi les Gilets Jaunes en tenaille avec la police qui, elle, se chargeait de cogner. Stratégie concertée ou incroyable convergence de pensées et d’intentions, je ne m’avancerais pas à risquer une hypothèse, mais nous ne pouvons que constater le résultat.

Tout mouvement populaire est condamné à l’échec s’il ne se trouve ni chefs ni projet politique tangible. Par manque de relai dans les élites, par absence de vision d’avenir claire autre que la réduction des taxes sur le gasoil (dont les Gilets Jaunes d’origine n’ont obtenu que le timide report), le mouvement était condamné à s’enliser. Le peuple ne gagne jamais s’il est seul, quelle que soit la légitimité de sa colère. Passé l’excitation des débuts, passé le rêve d’une ambiance d’insurrection, il ne reste qu’une lente agonie.

Des meneurs du début, on n’entend presque plus parler. Seul Jérôme Rodriguez survit entouré de figures de l’extrême-gauche, gloriole insuffisante à mon avis pour le prix d’un oeil. Ingrid la rouquine, après ses tentatives avortées de se lancer dans le journalisme puis la politique, a fini par réussir à améliorer son ordinaire en publiant un livre dont je ne saurai jamais s’il est bon ou mauvais vu que je n’ai pas l’intention de le lire. Elle en tirera un petit chèque, ce qui semble avoir été une de ses motivations principale dès le début. Soyons indulgents : il faut bien vivre. Les autres, bien malin qui saura dire ce qu’ils sont devenus. C’était fatal : de meneur, il est plus difficile qu’on ne croit de se transformer en chef.

Il y a là une terrible fatalité qui semble peser sur le peuple français, qui est à la fois particulièrement intelligent et particulièrement con. Il finit toujours refait par les puissants et par l’histoire malgré un instinct politique profond qui ne le trompe que rarement. Mais après tout, fallait-il attendre quelque chose de gens qui ont voté pour Chirac non pas une, mais deux fois ?

Il y a quelque chose de profondément célinien dans tout cela.

Normalisation

L’urbanisme m’obsède ces derniers temps. Je me suis toujours demandé s’il fallait ou non interdire les devantures moches, les jeux de mots catastrophiques sur les enseignes des coiffeurs (il semble y avoir chez cette corporation une spécialisation dans le très mauvais goût en matière de dénomination) et les typographies criminellement laides, sans parler de ces enseignes lumineuses bon marché qui annonce en général un kebab ou un bazar bas-de-gamme.

Évidemment, interdire le laid serait trop subjectif, et l’on sait à quel point nos édiles et législateurs adorent tout ce qui est moche, comme en témoignent les innombrables « sculptures » qu’on est forcé d’admirer sur les ronds-point de tout le pays ou les acquisitions de la Mairie de Paris, dont la dernière en date est écoeurante de nihilisme et d’obscénité. Il faudrait alors imposer une norme, une charte graphique que seraient obligés de suivre les commerces et autres activités ayant pignon sur rue. Finis les logos simplistes, les couleurs infectes, les typographies ridicules. Fini le look « agence immobilière » ou « opticien franchisé », place au beau, ou au moins à l’harmonieux.

Bien sûr, le risque est double : la charte graphique d’une ville pourrait être réussie et faire sa renommée mondiale – c’est en quelque sorte l’oeuvre de Haussmann qui a fait de Paris la ville qui mérite, malgré tout, son titre de plus belle ville du monde (d’un point de vue purement architectural) – mais si ladite charte est mise en place par des individus comme ceux qui tiennent aujourd’hui la Mairie de Paris, le résultat serait évidemment une insupportable catastrophe. L’autre risque est de voir toute une ville se transformer en vaste quartier boboïsé, qui serait un enfer d’enseignes écrites en helvetica et d’ampoules à filaments apparents, ou alors un monde pseudo-vintage en toc intégral. Notez bien que cette esthétique néo-rétro ou brooklynienne s’est développée de façon autonome et a quand même eu du bon, surtout quand on sait à quoi ressemblait un bar-tabac « populaire » des années 80, surtout quand le tenancier essayait pathétiquement d’y mettre les codes esthétiques criards de l’époque. Mais qu’elle soit une esthétique imposée jusqu’à la nausée ne constituerait pas nécessairement un progrès.

La solution serait évidemment d’avoir des dirigeants dignes de ce nom qui sauraient insuffler une esthétique dans leur projet politique, jouant pour moitié de contraintes et pour moitié d’adhésion spontanée. Il semble qu’à ce jeu, les rois et les aristocrates aient en général meilleur goût que les fonctionnaires et les parvenus du suffrage universel. N’oublions pas que cet imbécile de Pompidou détestait le style nouille et nous a ainsi privé d’un grand nombre de station de métro dont l’esthétique, qu’on l’aimât ou non, témoignait d’une vrai recherche artistique. Ce même Pompidou nous a laissé le fameux « centre » qu’on désigne par son nom et qui a du mal à vieillir dignement – mais le plus étonnant est qu’on a réussi depuis à faire nettement pire.

Une fois de plus, la solution est surtout morale : quand nous serons débarrassé des gens qui admirent Jeff Koons et ne jure que par le verre et l’acier, il se peut que les villes redeviennent moins moches.

Refondation

Parfois je me demande si le problème de la circulation dans les grands villes, et tout particulièrement à Paris, n’est pas complètement insoluble. Il paraît que dans les années 70, des technocrates avisés avaient envisagé de faire percer cinq ou six pénétrantes jusqu’au coeur de la ville afin de faciliter le trafic, mais ils avaient fini par conclure que cela amènerait encore plus de trafic et finirait en congestion quoi qu’il arrive. Le problème semble absolument insoluble pour la simple et bonne raison qu’une grande ville se caractérise par sa densité de population et surtout par la concentration des activités. La seule fois où j’ai visité une grande ville dans laquelle le trafic était très fluide, c’était à Budapest, et le pays était en crise. Il n’y avait pas ou trop peu d’activité, et toute la ville avait l’air vide, morte et sinistre. Typiquement le genre d’endroit dans lequel on ne veut surtout pas habiter. Dans la silicon valley, les embouteillages sont le meilleur marqueur de l’activité, quand il n’y en a pas assez, c’est que la zone est en crise. La solution serait que chacune travaille de chez soi, mais c’est utopique, car tous les métiers ne se prêtent pas à cela. Nous aimons tous les quartiers sympathique et vivant, et si cela ne tenait qu’à moi, je ne me déplacerais qu’à pied – et un peu en transport ou à vélo. Mais c’est évidemment un luxe.

Nous sommes dans cette situation paradoxale où se déplacer à pied ou à vélo sur de petites distances n’est accessible qu’à une minorité d’urbains relativement nantis – les autres étant condamnés à l’insalubrité et à la promiscuité dans des transports en commun à la fiabilité douteuse, ou, pour les plus chanceux d’entre eux, à prendre leur voiture dans d’interminables bouchons.

La solution utopique serait de repartir de zéro, de refonder une ville alternative, à quelque distance de la métropole, sous forme de quartier vaste et autonome, qui présenteraient les avantages du centre tout en évitant d’y voir implanter administration et bâtiments officiels. Ce serait tout le contraire des « villes nouvelles » développées autour de Paris, qui sont des cauchemars urbanistiques et architecturaux (et bien souvent des zones diversifiées à fuir absolument).

En gros, il faudrait réussir à bâtir des Hammersmith sans la congestion londonienne, qui est malheureusement pire encore que celle de Paris. Autant dire que ça ne fonctionnerait probablement pas.

Cela nous laisse sur l’idée angoissante que certains problèmes n’ont pas de solution.

Préfecture

Je craque. Je me sens obligé de commenter l’actualité. Juste pour signaler deux choses. Tout d’abord, le meurtrier de la préfecture coche quasiment toutes les cases. On dirait une invention de la fachosphère tellement c’est parfait : converti, déjà signalé en 2015 à l’occasion des attentats de Charlie Hebdo (tiens, comme c’est bizarre), fréquente une mosquée radicale, mariée à une musulmane, amateur de couteaux, déséquilibré. Mais surtout, il avait accès à des informations sensibles par la nature même de son poste à la préfecture. On dirait un savant mélange d’incompétence et d’aveuglement politique. Il faudrait peut-être que les autorités commencent à se ressaisir.

Par ailleurs, il faut signaler qu’un intervenant régulier de RMC au nom à la consonance très nettement islamique n’a pas hésité à traiter de chiens ceux qui pointent le fait que le meurtrier semble avoir quelques liens, certes ténus, avec l’islam. Pour ce mahométan radiophonique, il faut surtout prendre en considération le fait que le meurtrier était déséquilibré (comme d’habitude. Cette défense devient un peu usée.) Une capacité de remise en question aussi poussée laisse songeur.

Démocratie prescriptive

Nous vivons de plus en plus dans un régime de démocratie prescriptive. C’est le régime des « 5 fruits et légumes par jour » : nous devons voter pour des gens qui vont nous dire ce que nous devons faire, pour notre bien, évidemment. Ils nous expliquent comment nous devons nous comporter, ce que nous devons penser, dire, et même ressentir – c’est d’ailleurs souvent de la honte et de la culpabilité qu’ils essayent de nous insuffler, les bonnes vieilles recettes pour le contrôle des individus étant souvent les plus efficaces.

Cette démocratie prescriptive prend par exemple le visage de l’horripilante Brune Poirson, qui est je crois ministre de quelque chose, et qui nous explique dans une petite vidéo pleine de jolies couleurs ce que nous allons devoir faire pour le climat (ou un sujet approchant, je n’ai pas tout retenu), avec une voix posée de maîtresse d’école. Elle s’adresse à nous un peu comme si nous étions des enfants légèrement demeurés, en veillant à parler lentement et à faire des phrases simples. En langage clair, au propre comme au figuré, elle nous prend pour des imbéciles. Cela n’enlève rien à la la dimension toute prescriptive du discours, un peu comme un médecin, seul à savoir de quoi il retourne, inscrit sur une ordonnance le traitement que doit prendre le patient. Mais derrière ce ton faussement bienveillant se cache bien sûr la férule du maître d’école façon troisième république, prête à s’abattre sur les cancres et les réfractaires – en l’espèce, derrière l’incitation verbale, il y a la promesse de taxes, d’amendes et de procès.

Le climat est d’ailleurs le sujet ultime de notre démocratie prescriptive, cause idéale pour nous expliquer la façon dont nous devons vivre, et qui constitue le marchepied idéal pour que de prescriptive, la démocratie deviennent peu à peu une franche tyrannie. Le plus ridicule dans toute cette histoire, c’est que nous votons pour cela.